«La Boisselière», roman inquiétant et sensible

Genre: Roman
Qui ? Sylviane Chatelain
Titre: La Boisselière
Chez qui ? Campiche, 200 p.

Depuis Les Routes blanches, une première collection de nouvelles parue à L’Aire en 1986, Sylviane Chatelain, née en 1950 à Saint-Imier, alterne romans et textes plus brefs. En 1988, paraît – chez Bernard Campiche déjà – son premier roman, La Part d’ombre, un texte remarqué qui lui vaut le Prix Hermann-Ganz de la Société des gens de lettres et celui du canton de Berne. Une voix pleine de finesse est née, qui se trouve, en 1991, saluée par un Prix Schiller, cette fois, De l’autre côté, un autre recueil de nouvelles. Avec Une main sur votre épaule, elle remporte en 2006 le Prix Lettres Frontière. Nombre de ses textes ont été traduits en allemand.

Plus récemment, en 2010, Sylviane Chatelain signait un nouveau recueil de textes, intitulé Dans un instant, tout en dentelles littéraires, diaphane et attaché à saisir la fugacité du monde et des êtres.

Voici maintenant que paraît un roman, La Boisselière. On y retrouve, en partie, le ton et les thèmes qui traversaient ses dernières nouvelles: la vieillesse, la mort, l’exil, l’hôpital, les rapports entre générations. Mais l’intrigue de La Boisselière ne s’en tient pas à ces thèmes récurrents. Elle prend place dans un futur inquiétant, marqué par la guerre, la violence et la destruction. Tout semble instable, dangereux. Une inquiétude sourde plane sur l’ensemble du récit. Des échos de massacres, de tragédies remontent comme des vagues jusqu’à la grande maison, d’où sourd le récit.

La Boisselière est «une sorte de petit château, flanqué d’un côté par une bâtisse en bois […], de l’autre, par une construction plus récente, allongée, de deux étages. Un mur autour d’un jardin…» La Boisselière a eu jadis des pensionnaires. Certains sont restés, mais la villa sert désormais d’asile provisoire à une communauté de hasard, plus mouvante. Elle se trouve aussi colonisée de proche en proche par de sinistres individus. Le groupe qui s’abrite dans la grande maison a priori rassurante – mais elle peut aussi, isolée et solitaire, se faire piège – est sans cesse menacé d’éclatement, de mort. L’abri, fragile, peut aussi devenir une prison, un lieu sordide.

Dans La Boisselière, rien n’est jamais certain. Les contours des lieux et des êtres sont mouvants, insaisissables, aussi bien pour les personnages eux-mêmes que pour le lecteur. Le récit lui-même avance par à-coups, toujours inquiétant, toujours sur le qui-vive, parfois obscur.

Si certaines figures et certains motifs ne parviennent pas à se détacher des pages, Sylviane Chatelain en crée aussi qui vous touchent véritablement: ainsi cette magnifique vieille dame à la mémoire intermittente, Henriette, qui – tout comme le lecteur – perçoit la réalité par bribes. Cela ne l’empêche pas de regarder la nature, la forêt, les animaux et les êtres avec une grande intensité, ni de vivre une existence profondément poétique dans ce monde pourtant dangereusement instable et violent. On retrouve dans ce beau personnage la finesse et la sensibilité de l’auteure.