Au Bolchoï, la naissance des étoiles

L’histoire du Grand Théâtre de Moscou se confond avec celle de l’opéra et du ballet russes depuis plus de deux siècles. Le soir, c’est la splendeur d’apparat. Le jour, une forge de talents. Regard dans les coulisses d’une compagnie de légende

Cette vision, d’abord. Artem danse les malheurs d’Armand dans une Dame aux camélias déchirante, dessinée en blanc et en mauve par le chorégraphe John Neumeier. Sur la ­musique de Chopin, il pleure ­Marguerite. Quand le dernier accord s’estompe dans l’obscurité, le silence survient en syncope. Puis éclatent les applaudissements. La salle aux fastes impériaux s’enflamme. Lui, sur scène, est encore en deuil. Le temps de dire adieu à son Armand.

«Il est difficile de se séparer d’un spectacle, ne serait-ce que pour quelques mois. C’est une mise en scène très intense, techniquement et intellectuellement. A la fin, on est vidé.» Quelques jours après la dernière, Artem ­retrouve le rythme quotidien et vient s’échauffer en classe avec une vingtaine d’autres danseurs, avant d’enchaîner les répétitions du prochain spectacle. A 28 ans, il est le plus jeune premier danseur du Bolchoï. Dans la salle, ce matin, il est aussi le plus fin dans son training, t-shirt large et gros chaussons. «Une invention d’alpinistes, qui fait le bonheur des compagnies de ballet», explique-t-il.

Il est 10 h. De l’extérieur, le Bolchoï semble endormi dans la brume d’un été capricieux. Mais une vie invisible pulse dans les artères des trois édifices reliés par des passerelles et passages souterrains. La journée commence pour ceux qui feront briller la scène le soir.

La musique se met à couler du piano dans un coin de la classe, un éventail de jambes se déplie et se replie en cascade. En chef d’orchestre, le professeur dirige le mouvement. Artem s’échauffe lentement, comme s’il économisait ses forces pour plus tard. D’un geste familier, presque paresseux, il étire la jambe derrière la tête. Monte sur les pointes comme si c’était la manière la plus naturelle de marcher. Et, pour se reposer un peu, s’étale dans un grand écart… Ses acolytes ont tous la même ­souplesse et légèreté d’exécution. Ils fignolent chaque détail des mouvements de base et transforment les mots «glissade-assemblé-fouetté-fondu-arabesque» en des séquences pleines de grâce. Plus ça avance, plus les exercices deviennent complexes, plus ils se délestent de leurs pulls et chaussons.

«Il y a plusieurs types de classes matinales, explique Artem entre l’échauffement et la première répétition. Pour tonifier les muscles, les renforcer ou travailler la pureté des mouvements. Si le spectacle était dur la veille, je préfère une classe tonifiante pour récupérer. C’est comme une cure, pour que le corps puisse continuer à travailler correctement.»

Il fait allusion à La Dame aux camélias et avoue que le travail avec John Neumeier a bouleversé sa conception de la danse. «J’ai découvert une toute nouvelle façon d’exister sur scène. Une présence qui opère un miracle. Tu formes un tout avec le spectacle. C’est un récit permanent et beaucoup de travail dans la tête.» Il parle doucement, en remuant de temps en temps ses cheveux en gerbes, choisit ses mots avec une précaution digne d’une future étoile. L’image est tout aussi soignée que les figures de danse. Le Bolchoï, ça fait grandir, dans tous les sens, au prix d’une discipline de fer.

Invité dans la troupe après l’académie, il y a sept ans, Artem est passé par tous les échelons – corps de ballet, coryphée puis soliste… «J’attrape au vol toutes les occasions qui se présentent à moi. Le théâtre donne des chances à chacun, il faut les saisir»… Et savoir assumer. Car, être une étoile, c’est une épreuve technique et morale. «En tournée, par exemple, après un long vol, on ne peut pas se permettre d’aller se reposer, on doit souvent répéter tout de suite… Et, après le spectacle, on ne sort pas, on va dormir pour être en forme… Dans le corps de ballet, la responsabilité est moins grande; quand tu joues le premier rôle, tous les regards sont à l’affût de tes gestes: aucune erreur possible»…

On se faufile dans un labyrinthe d’escaliers et de passerelles pour arriver à la salle de répétition. Après l’amant de Marguerite, Artem se mesure à Lucentio dans La Mégère apprivoisée de Jean-Christophe Maillot. Le maître des Ballets de Monte-Carlo a pris les rênes de la troupe du Bolchoï le temps d’une mise en scène. A l’entraînement, l’élaboration des chorégraphies et l’affinement des gestes – même la direction du regard compte! – se doublent d’un travail de réflexion sur le jeu scénique. Mais le sérieux n’empêche pas de s’amuser un peu et de se livrer à quelques facéties: pendant que ses partenaires répètent, Artem imite leurs mouvements avec un autre danseur.

L’ambiance est plutôt décontractée. Aucune trace du malaise qui a secoué le Bolchoï il y a un an et demi quand le directeur artistique a été aveuglé par un jet d’acide, victime de la vengeance amoureuse d’un soliste.

Artem ressent-il des tensions au quotidien? «Tout dépend des relations qu’on construit. Je fais tout pour que les gens se sentent à l’aise avec moi, et cela m’aide aussi à me sentir bien. Il est plus facile de travailler dans une ambiance amicale. C’est ma philosophie. Le spectacle est une chaîne et, si un des maillons se casse, elle se disloque.»

Deux heures s’écoulent dans les pas de danse. Une mini-pause tout juste suffisante pour acheter une bouteille d’eau. Puis retour sur scène, pour trois heures dans la peau de Lucentio. Pour créer ses personnages, Artem puise dans une multitude de sources – livres, films, musiques, conseils des ­professeurs, anciennes interprétations. «Quand le corps est épuisé, le travail se passe dans la tête: on réfléchit sur les intonations, on cherche les expressions justes. Le ballet est comme un poème: on peut le réciter de mille manières différentes et, si l’on met l’accent sur le bon endroit, il commence à sonner juste.» Ce moment, est-il perceptible? «Oui, quand on arrive à se convaincre soi-même de la vérité de l’histoire qu’on raconte.»

Parfois, le jeu est un poison: «Je ne souhaiterais à personne de vivre ce qu’éprouve Armand quand il voit Marguerite le trahir…» Dans les yeux d’Artem, l’ombre de la détresse qu’il a dû éprouver l’autre soir. Il se reprend: «Mais il y a aussi un côté amusant, défouloir. Dans la vie, je suis quelqu’un qui tient sa bouteille d’émotions fermée. Sur scène, c’est l’occasion de laisser sortir le petit diable qui se cache en moi.»

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Artem Ovcharenko premier danseur de la troupe

«Le ballet est comme un poème: on peut le réciter de mille manières différentes»