Cinéma

Bolex, la caméra qui a changé le cinéma

Les Journées de Soleure explorent un pan de l’histoire du cinéma à partir d’une caméra qui, fabriquée à Sainte-Croix, a fait le tour de la terre et déterminé des vocations

Outre le talent, quel est le dénominateur commun entre Steven Spielberg, Wim Wenders, David Lynch, Peter Jackson, Stanley Kubrick ou Quentin Tarantino? La Bolex. Fabriquée à Sainte-Croix, capitale vaudoise de l’horlogerie et des boîtes à musique, cette petite caméra 16 mm leur a fait comprendre par sa simplicité, sa portabilité (1,5 kg), ses multiples fonctionnalités (ralenti, double exposition, prise de vue image par image…) que le 7e art était à portée de leur main.

Né à Kiev en 1895 dans une famille d’intellectuels juifs, Yakov Bogopolsky (dit Boolsky en Suisse, puis Bolsey aux Etats-Unis) émigre à Genève. Il délaisse rapidement ses études de médecine pour se consacrer à l’invention d’un appareil accessible à tous, le Cinégraphe Bol. En 1927, il conçoit la Bolex «Auto-Ciné». Frappé par la crise de 1929, il cède l’affaire à la société Paillard, alors spécialisée dans la fabrication de gramophones et machines à écrire. L’ingénieur Marc Renaud définit le design de l’outil. C’est le début d’une fabuleuse histoire consacrant le mariage de l’art et de l’industrie.

De Wenders à Gandhi

Dans les années 60, quelque 6000 employés entre Yverdon et Sainte-Croix, et 2000 autres dans le monde, produisent 14 000 caméras H16 mensuelles. L’électronique japonaise dès les années 70, puis la vidéo la décennie suivante ont raison de la mécanique de précision «Swiss made». Pourtant, même sous le règne du smartphone tout puissant, on en fabrique encore une quinzaine par année pour les nostalgiques de la pellicule et les amateurs de mythologie. Jacques Boolsky décède en 1962 aux Etats-Unis, où il s’était installé en 1939.

Chevaux galopant

Apprenant que son grand-père avait inventé la fameuse caméra, Alyssa Bolsey retrace dans L’Aventure Bolex l’histoire de la caméra, de sa création et sa gloire à sa survie au sein de l’ère digitale. Les souvenirs et les hommages («Dès que je l’ai eue, j’ai compris que je pouvais être réalisateur», explique Wim Wenders) alternent avec des travaux contemporains comme Mort aux hypocrites (2016), une variation sur La Leçon de guitare de Balthus. Ce film expérimental a été réalisé dans le cadre de la HEAD, à Genève, par Marie de Maricourt. Fameux réalisateur suisse, Clemens Klopfenstein (Der Ruf der Sibylla) a cherché dans Geschichte der Nacht (1979) à retrouver l’atmosphère nocturne d’Ulysse de James Joyce en filmant 150 nuits à travers une douzaine de villes européennes.

Antoine de Saint-Exupéry et le Mahatma Gandhi avaient une Bolex. Dans Swissmade (1969), de Fredi M. Murer, R. H. Giger invente un proto-Alien qui a une Bolex en guide visage. Les pères de famille filment les vacances à Arcachon, l’avant-garde new-yorkaise plonge dans l’underground. En 1966, Bruce Brown suit deux surfeurs californiens parcourant le monde pour dénicher la vague parfaite. Gonflé en 35 mm, ce film indépendant connaît un immense succès (plus de 20 millions de dollars de recettes).

L’ingénieur Bolsky était aussi cinéaste. Les Journées de Soleure proposent six de ses œuvres, films de fiction (Cette nuit-là, qui, en 1935, pressent les horreurs de la guerre à venir), publicitaires ou documentaires. Dans Mariette et Jacques (1928), il se filme avec sa compagne, jeunes, amoureux, insouciants sur les quais de Genève. Dans Animaux (1938), il saisit l’émouvante beauté de chevaux galopant à Vidy, l’éléphant du Cirque Knie, un chat qui boit l’eau des poissons rouges, des cacatoès qui paradent avec un petit drapeau suisse dans le bec, tous ces frères humains, toutes ces créatures qui, retournés à la poussière, reviennent en pleine lumière par la magie de la Bolex H16.

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