LITTERATURE

La bombe du Nobel Harold Pinter

Dans un discours enregistré avant d'entrer à l'hôpital, l'écrivain britannique fait le procès de la politique américaine, et de ses «crimes» impunis depuis cinquante ans.

Harold Pinter n'était pas à Stockholm mercredi pour recevoir son Prix Nobel de littérature. Le dramaturge britannique était entré la veille dans un hôpital londonien, et le discours qu'il avait enregistré est son testament politique: une dénonciation enragée de la puissance américaine et de son effet sur le monde depuis un demi-siècle.

Au moment de l'attribution du prix en octobre, Pinter faisait mine de se demander pourquoi il était l'élu. Les Américains, eux, subodoraient que les Scandinaves, après le Nobel de la paix à Jimmy Carter, réglaient un nouveau compte. Ils sont servis. L'écrivain, filmé dans une chaise roulante, ressemblait à un prophète au bord de la tombe, avertissant les survivants d'un terrible danger: les crimes des Etats-Unis, «systématiques, constants, vicieux, sans remords», dissimulés par une «manipulation clinique dans le monde entier sous le masque d'une force universelle pour le bien».

La raison immédiate de la fureur de Harold Pinter, bien sûr, c'est l'invasion de l'Irak, cette «action de bandit, ce flagrant terrorisme d'Etat» justifié par des mensonges, bien dans la tradition d'un pouvoir qui dure «en maintenant les gens dans l'ignorance de la vérité, même de la vérité de leur propre vie». Mais le mal, ajoute l'auteur de Mountain Language, vient de loin. Après la Deuxième Guerre mondiale, dit-il, la «brutalité systématique» et les «atrocités» commises en URSS et en Europe de l'Est ont été «totalement exposées». Par contre, les crimes américains commis dans la même période n'ont été que «superficiellement rapportés», jamais «reconnus».

Ces actes, «contenus dans une certaine mesure par l'existence de l'Union soviétique», poursuit Pinter, montrent que les Etats-Unis avaient «conclu qu'ils avaient carte blanche pour faire ce qu'ils voulaient» dans le monde. Ils ont «soutenu et dans bien des cas mis en place toutes les dictatures militaires de droite». Et l'écrivain énumère les «crimes» commis au nom de la liberté et de la démocratie, de la Grèce à l'Indonésie, au Chili, au Nicaragua, qui lui tient particulièrement à cœur parce qu'il en avait fait un combat personnel.

Cette «brutalité» est toujours infligée au nom du peuple américain, «stratagème scintillant» qui a pour objectif de «tenir la pensée à l'écart»: «Vous n'avez pas besoin de penser. Enfoncez-vous dans les coussins. Les coussins peuvent étouffer votre intelligence et votre sens critique, mais ils sont confortables.» Harold Pinter épargne tout juste les «40 millions d'Américains qui vivent sous le seuil de pauvreté et les deux millions d'hommes et de femmes enfermés dans le vaste goulag des prisons».

Au début, ajoute le Prix Nobel, les Etats-Unis se contentaient d'intervenir par des conflits de basse intensité, «infectant le cœur» d'un pays, observant le progrès de la «gangrène», avant d'installer leurs amis au pouvoir, d'ouvrir la porte aux grandes compagnies, et de «proclamer devant les caméras le triomphe de la démocratie». Ensuite, après la fin de la Guerre froide, Washington a retiré les gants.

L'imprécation de l'écrivain monte encore de plusieurs tons quand il parle de l'Irak. Citant Pablo Neruda, il compare les bombardements américains à ceux des fascistes espagnols et de leurs alliés pendant la guerre civile, prenant juste la précaution de dire qu'il ne met pas sur le même pied la république écrasée et le régime de Saddam Hussein. Il est sans doute seul à affirmer que les bombes américaines ont tué «plus de 100000 civils avant le début de l'insurrection». Mais peu importent les chiffres: Pinter, devant cette horreur, devant Guantanamo, demande où est passée notre «sensibilité morale».

Il n'a pas assez de mépris pour Tony Blair, ce «mouton», dont il demande la comparution devant le Tribunal pénal international pour «meurtres de masse et crimes de guerre». George Bush, lui, a eu l'habileté de ne pas reconnaître la Cour. Les Américains méritent d'écouter ce réquisitoire implacable - et ils ne l'entendront pas assez - même s'ils ne reconnaissent pas leur pays sous la rage pinterienne. Au début de son discours, l'écrivain a parlé de son œuvre, de la manière dont il crée ses personnages, à partir d'un seul mot ou d'une phrase, sans identité d'abord, jusqu'à ce qu'ils gagnent leur vie autonome, de chair et de sang. La politique, dit-il, c'est autre chose, une vérité objective qu'il faut débusquer sous le mensonge. En fait, il pratique avec l'Histoire comme au théâtre. Il prend son manichéisme comme un mot, le laisse se développer, et en vient à répéter, comme le disait il y a un demi-siècle une bonne partie de l'Europe, que le communisme soviétique résistait à l'unique mal, le mal américain. Cette imprécation le suivra dans la tombe.

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