Collectif. Quand Napoléon Bonaparte recréa la Suisse. Sous la dir. d'Alain-Jacques. Czouz-Tornare. Société des Etudes robespierristes, 252 p.

La mainmise sur la Suisse de la France révolutionnaire reste ressentie comme une tache dans les livres d'histoire. Parce qu'il s'est agi d'une occupation. Mais aussi parce que ses motivations idéologiques ont été jugées contraires à la mentalité helvétique.

Il est vrai que la République helvétique (1798-1803), imposée par le Directoire, était essentiellement à l'avantage de la France et de son homme fort, Napoléon Bonaparte. Pour défendre ses conquêtes italiennes, il avait besoin de s'assurer la maîtrise de la route du Simplon. Simultanément, le coup de force faisait partie de la politique d'exportation de la Révolution. Il s'avéra aussi qu'il visait les ressources financières de la Confédération. Les trésors de villes furent pillés et on leva de lourds impôts. La catastrophe fut aussi intérieure: la Diète fut incapable de prendre des dispositions pour s'opposer à l'invasion et seul Berne résista. Par la suite, la guerre des partis facilita grandement la manipulation de la République par Paris.

Professeur d'histoire à l'Université de Fribourg, Alain-Jacques Czouz-Tornare plaide pour que ce bilan négatif n'efface pas les apports fondamentaux de l'influence française. Tout d'abord, les anciens pays sujets ont trouvé au sein de la République helvétique leur indépendance, avant de devenir des cantons à part entière grâce à l'Acte de médiation (1803-1813). De plus, les idées nouvelles venues de Paris ont marqué pour le meilleur l'évolution de l'Etat: «La Révolution helvétique a, quant aux institutions internes de la Suisse, instauré en bonne et due forme un Etat de droit moderne, écrit Alain-Jacques Czouz-Tornare, conforme aux idées des Lumières, et légué aux régimes suivants le principe de l'égalité sociale, linguistique et territoriale ainsi que la conscience de la nécessité d'une armée nationale.» Pour lui, le rééquilibrage des forces en présence sous la domination française a posé les bases de l'Etat fédéral qui s'imposa en 1848 pour durer jusqu'à aujourd'hui.

Alain-Jacques Czouz-Tornare a mis sur pied en 2003 à la Sorbonne, à l'occasion du bicentenaire de l'Acte de médiation, une journée d'études consacrée à la genèse et à la mise en œuvre de ce texte qui ne peut se comprendre que dans la continuité de la République helvétique. En voici les Actes, recueil de textes savants mais accessibles au non-spécialiste.

L'Acte de médiation s'est moins attiré les foudres des historiens helvétiques que la République. Il faut dire que Bonaparte a joué à cette occasion un coup de maître. Ayant compris qu'un régime centralisé était trop contraire aux traditions de la Suisse pour être imposé, il s'allia aux fédéralistes et les détourna ainsi de leurs sympathies autrichiennes. La Diète reçut peu de pouvoirs, les cantons étant souverains. Des régimes très différents prévalaient dans les cantons, allant de l'oligarchie à la démocratie représentative, dans les nouveaux cantons (Saint-Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin et Vaud).

L'Acte de médiation apporta dix ans de paix civile à la Suisse. Le seul point de friction avec Bonaparte auront été les 16000 hommes, toujours au complet, qu'il exigeait pour ses campagnes et que la Confédération peinait à fournir. Celle-ci resta cependant fidèle à Napoléon jusqu'à la bataille de Leipzig, avant de capituler devant les 200000 hommes que les Alliés avaient massés aux frontières.

L'un des intérêts de ces Actes est de décrire la manière dont les nouveaux cantons ont habité leur liberté nouvelle et construit des structures étatiques inspirées des idéaux révolutionnaires. C'est François Jequier qui présente l'impact de la tutelle française sur le canton du Léman rebaptisé plus tard canton de Vaud. On sait qu'elle fut très favorable puisqu'elle a permis son indépendance puis son élévation au rang de canton. Il semble aussi que Vaud ait bénéficié de conditions d'occupation plus clémentes que le reste de la Suisse. Peut-être parce que Bonaparte avait une sympathie particulière pour cette terre. Pierre-Albert Stapfer, ministre de Suisse à Paris, écrivait en tout cas en 1802: «L'indépendance du Pays de Vaud tient dans son esprit (Bonaparte) à l'honneur national, les Vaudois étant français par leurs mœurs et leur langue; et l'idée qu'une peuplade française est gouvernée par des Allemands répugne à Bonaparte.»