Le cadre est idyllique, une jolie région forestière du Maine au nord-est des Etats-Unis, à la frontière avec le Québec, et c’est là que l’on trouve le cadavre d’une ado à qui la vie souriait, une jambe prise dans un de ces vieux pièges d’acier qui rouillent en menaçant toujours. Elisabeth Mulligan, dite Zaza, court dans les bois en rigolant, commence à se saouler en riant encore plus fort, et ne quitte jamais son amie pour la vie, Sissy Morgan.

C’est l’été 1967, celui du beatlesien «Lucy In The Sky With Diamonds» confronté à «A Whiter Shade of Pale», de Procol Harum. La jeune Andrée fait partie des gamins en vacances avec leurs parents dans cette zone de bois et d’arbres qui sentent bon. Andrée est trop jeune pour se joindre au tandem Zaza-Sissy, elle les regarde de loin, tout en ne perdant rien du drame qui se déroule. Peu après Zaza, Sissy est retrouvée morte. Le bourg est traumatisé, le petit paradis boisé devient un enfer de traques et de silence. Stan Michaud, policier épuisé, va devoir élargir le rayon de l’enquête, arpenter les chemins ascendants et descendants de la région, avec un traducteur, pour sonder les vies des riverains du lac.

Une hantise symbolique

La forêt est hantée, au sens symbolique, par un ancien trappeur qui lui a donné son nom. Pierre Landry, ça sonne comme Landru, s’était pendu devant sa cabane. Sa mémoire trouble, scandaleuse voire criminelle, inspire-t-elle un meurtrier, lui qui multipliait les anciens pièges métalliques?

Le lieu s’appelle «Bondrée», adaptation de «boundary», la frontière, puisque l’on y traverse les pays et les langues. L’auteure choisit d’alterner entre la narration de sa jeune héroïne à la première personne, et des chapitres écrits à la troisième. Le procédé peut paraître périlleux, il pourrait faire sombrer la pertinence du propos. Mais une cohérence interne fait de Bondrée un grand livre, au-delà du registre du roman noir, sous lequel le place l’éditeur.

Andrée A. Michaud joue des références personnelles, avec sa jeune héroïne qui a le même prénom, et le flic qui porte son nom de famille. Dans son billet de fin de livre, elle laisse entendre qu’elle a en effet séjourné dans la région enfant. Ces souvenirs imprègnent Bondrée, infusent une précision charnelle dans le récit.

Une écrivaine couronnée depuis 2001

Au Québec, Andrée A. Michaud a été couronnée à plusieurs reprises depuis 2001, époque du roman Le Ravissement, que l’on trouve en version électronique. Avec Bondrée, l’éditeur Rivages veut brandir haut cette auteure injustement méconnue de ce côté de l’Atlantique. Et ainsi, entre les fougères humides du Nord-Est américain, le lecteur découvre une langue magnifique, toujours intime, sans cesse juste. Il y a bien quelques québécismes qui font exotique, les mots anglais ou les anglicismes, avec ces ados qui frenchent dur ou ces adultes qui marchent croche. Mais la nouveauté dépasse largement le caractère régional du langage. Andrée A. Michaud a un talent particulier pour incarner son propos, pour conter par des mots simples et si pertinents le non-dit, la honte, la curiosité coupable, la douleur cachée. Elle est brillante quand elle raconte les larmes de la femme d’un suspect arrêté, la noirceur de ses yeux; «Et de la pluie, de la pluie contournant ses premières rides.»

Une féminité ironique

L’écrivaine québécoise déploie une féminité lucide et ironique, profonde autant que, parfois, marrante. Il y a de l’autodérision et comme un humour tragique d’adolescente dans les souvenirs d’Andrée, la jeune protagoniste de cet été 1967. L’auteure réussit à narrer l’évolution rapide de son personnage ainsi que le traumatisme du village, dans ces résidences disséminées autour du lac.

A la fin de l’été, Andrée ne sera plus une petite môme. Son père, qui l’appelle punaise, ne le pourra plus, «j’étais de moins en moins punaise, je me dépunaisais à la vitesse grand V». Histoire d’un été meurtrier, et de la fin d’une enfance.


POLAR

Bondrée

Andrée A. Michaud

Rivages, 366 p.

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