C’est une banlieue de Lisbonne, en bordure d’une bretelle d’autoroute, non loin du stade du Benfica. Il y a des échoppes qui vendent de la banane plantain et de la bière Sagres. Le patron attend dans le vestibule de son rez supérieur; un mélange d’empressement et de langueur. Il porte une veste grise, un pull à col roulé assorti, les ongles manucurés, le cheveu et la barbe très noirs pour ses 76 ans. Il y a, accrochés sur tous les murs, des diplômes et des récompenses, de tout un tas de pays lointains, dont le sien propre. «Enfin, on m’a accordé en Angola un signe de reconnaissance. Il était temps. Avec l’autre, le dictateur, José Eduardo Dos Santos, cela ne pouvait pas se faire.»

Rencontrer Bonga, dans son musée personnel. Il a consacré une pièce entière à ses reliques, les articles de la presse japonaise, mexicaine ou australienne, tous ses disques, Angola 72, Angola 74, Angola 76, en versions originales, ses enregistrements en duo avec Cesaria Evora, Bernard Lavilliers, l’écrivain-rappeur Gaël Faye ou le groupe d’électronique angolais Batida. Tous s’arrachent cette voix, parfois juste une plainte – hmmmm, hmmmm – quand il réveille cet animal tapi au fond de son larynx et qui a fait sa fortune. «Une fois, un médecin des Etats-Unis d’Amérique a examiné mes cordes vocales. Il a constaté qu’elles ne se touchaient pas pour faire le vibrato. Cela explique que ma voix parlée soit pure et que ma voix chantée soit cassée. Il y avait une chance sur dix mille pour que cela arrive.»

Fonctionnaire ou «guérilléroter»

Il naît en 1942 dans un bidonville aux alentours de Luanda (il n’aime pas l’idée de bidonville, lui parle de «puissance culturelle»), les bonnes sœurs portugaises veulent l’exclure du chœur, justement à cause de sa voix brisée, une raucité d’esprit nocturne qui les embarrasse: «Je n’ai jamais eu honte de cette particularité. J’adorais Ray Charles. On ne voulait pas de moi, alors je suis parti!» Il a 23 ans, il court vite, très vite, de ce transport permanent qui fait de son corps une machine de guerre – à domicile, il a déjà conquis les titres sur 100, 200 et 400 mètres. Au Benfica, où il est accueilli comme un sujet furtif de l’empire, il pulvérise le record national du 400 mètres au point où celui-ci mettra dix ans à être battu.

«Si j’étais resté en Angola, je serais devenu fonctionnaire ou guérilléro. Arrivé à Lisbonne, j’étais un bon athlète, mais j’en avais marre de la dictature. C’était avant les Œillets. J’ai dit que je partais à Amsterdam pour acheter des disques et ils m’ont cru.» Aux Pays-Bas, Bonga se retrouve parmi d’autres lusophones des colonies, des Cap-Verdiens en particulier, qui passent leurs nuits à caresser leur guitare: «J’avais formé un groupe folklorique à Luanda, pour lequel j’avais écrit un paquet de chansons. Je me suis dit: «Merde, pourquoi ne pas les chanter?» Le patron du label Morabeza Records, qui était là, s’est écrié: «Tu nous fais pleurer, allons t’enregistrer!»

Voix-refuge

Un petit studio de Rotterdam, ils sont trois, ils enregistrent Angola 72 en huit heures, le disque est mixé le lendemain et des Cap-Verdiens l’amènent par valise à Luanda: «Ils ne comprenaient pas ma langue, ils ne savaient pas que la plupart de mes chansons étaient des hymnes indépendantistes. Ils ont été arrêtés par la police. Moi-même je me suis caché en Allemagne. Il fallait préserver un peu de Bonga.» Dans Angola 72, il y a son Ne me quitte pas. Il s’intitule Mona Ki Ngi Xica. Le souffle énorme de la bande, la guitare presque timide qui danse déjà, roulement de tambour, le murmure, cette voix qui est un pays, un refuge.

On se trouve face à Bonga, dans cette après-midi portugaise au bout d’une vie d’exil, il se tient droit et souriant, on écoute avec lui cette chanson pour qu’il en traduise le texte. Il ne se contente pas de la traduire, mais il la chante; pas pour vous, mais pour lui, comme un retour d’enfance. Tenir bon. «Attention, je suis en danger mortel/Je vous ai déjà prévenus/Elle restera et je partirai/Mon enfant/Des hommes méchants la traquent/Elle restera ici/Quand je serai loin.» Bonga explique que cette chanson ne parle pas seulement de lui, de sa fuite, mais du destin de tous ceux qui doivent partir et laisser derrière eux ce à quoi ils tiennent le plus au monde.

De ce chant de perte, Bonga a fait une prière de rédemption. L’autre jour, sur le plateau de l’émission de télévision Quotidien, l’acteur Will Smith a glissé dans sa playlist ce morceau, celui qui l’aide à se lever le matin. Toutes ces années, Bonga a tenu. «Physiquement, c’était facile, je suis un sportif né. Psychologiquement, la musique m’a aidé.» Il regarde de loin son pays se libérer, puis se démanteler, une guerre civile que les puissances internationales animent sans même songer à se cacher; la guerre laisse près d’un million de corps inanimés, et plus encore de mines enterrées qui tueront longtemps.

Deux océans

«L’Angola est un grand pays avec beaucoup de ressources, du pétrole, des diamants, de l’uranium. Tout le monde est attiré par ce grand pays. Les gens ne viennent pas chez nous parce qu’ils cherchent des amis.» Ses chansons les plus belles sont cousues de cette mélancolie rageuse. Avec les Cap-Verdiens, il découvre une complainte de marins qui regrettent leur archipel perdu: Sodade. Bien avant Cesaria Evora, il l’enregistre. La diva aux pieds nus refuse même un moment de la graver à son tour, lorsque son producteur José da Silva l’en supplie. Puis elle se laisse convaincre, du bout des lèvres. Il existe une version de Sodade où les deux voix se mêlent, comme des embruns pris à deux océans.

Bonga a l’impression de vous en avoir assez dit. Pour vous faire bouger, il vous fait visiter sa cuisine dont les carreaux de faïence peints sont encore embués de ragoût pimenté. Il veut vous montrer ses sous-sols, une espèce de cabaret où les tables sont longues et son frère, un ancien footballeur en peignoir, se prépare à regarder le match. Sa patrie, c’est cette cave chaude que des vasistas éclairent lâchement. Il ne dit rien au fond de ce qu’il a vécu. La clandestinité. Ce nom de naissance, José Adelino Barceló de Carvalho, auquel il a préféré un nom de combat: Bonga Kuenda, celui qui se lève et marche. Il continue de produire ses disques, de choisir, parfois en dépit du bon sens, ses instrumentations: «Je suis libre, personne ne peut me diriger.» Qui y songerait?

Bonga en concert à Plan-les-Ouates, Espace Vélodrome, jeudi 23 mai.