Spectacle

Le bonheur du chaos selon Oscar Gómez Mata

L’artiste hispano-genevois signe «La Conquête de l’inutile», pochade dadaïste piquante et stimulante, à l’affiche du Théâtre Saint-Gervais à Genève

Dans son fauteuil, on peut éprouver cela parfois: le plaisir de perdre la tête. D’être décoiffé, un peu, quand le blizzard s’engouffre dans la salle. Avec La Conquête de l’inutile, à l’affiche du Théâtre Saint-Gervais à Genève, l’artiste hispano-genevois Oscar Gómez Mata ouvre le boîtier de nos cerveaux. Il y repère mille tuyaux par où passe le flux de nos désirs, de notre appétit de sens, de nos remords. Et il compose à partir de cette pelote d’affects une comédie à tiroirs biscornus et vaguement hantés, où les écrivains Jorge Luis Borges et Virginia Woolf se chamaillent avec l’éminence du situationnisme Guy Debord; où un chef de troupe fait profession d’enthousiasme; où un trio chaviré cherche à garder le cap – mais quel cap? On pourrait lâcher prise, on est au contraire piqué et souvent amusé par ce spectacle peau de banane.

Mais qui sont ces créatures saugrenues? Oui, là, à l’écran, en préambule. Voyez ce trappeur maigre comme l’hiver sur le trottoir du théâtre. Ce chaman au visage masqué par une fourrure exubérante. Et cette fille au bonnet martial. Ils passent devant l’affiche, La Conquête de l’inutile. Mais une bise calviniste les met à genoux. Dans la salle, vous sentez alors ce souffle. Première césure. Sur scène, derrière un drap nappé de pourpre, trois ombres se disputent, ce sont les mânes de Borges, Virginia Woolf et Guy Debord, ils ont des voix aiguës de Cartoon Network. Vous avez dit bizarre? A la tête de la Compagnie l’Alakran, Oscar Gómez Mata excelle en artificier dadaïste, depuis ses débuts ici même en 1997. Nos désenchantements sont la matière de sa farce; le cadavre exquis de l’époque, sa pitance.

Ecoutez-les d’ailleurs. Les fantômes apparaissent au grand jour, chevelus comme le yéti. L’un dit: «Ça me pète les couilles d’être le double de Borges.» Arrive alors, débonnaire façon bar à tapas, l’acteur Javier Barandiaran, au large dans une veste de montagne. C’est l’Espagnol de vos rêves, il fait du théâtre, il a des équipées à revendre, de l’enthousiasme en veux-tu, en voilà. Il palabre pendant que ses deux camarades, en tenue de spectre, construisent une cité miniature, un tabouret ici, une pile de livres là. Dans la bouche du bateleur, les gros mots se bousculent: «Spectacle revendicatif», claironne-t-il. Ah, ah. Il gonfle d’un coup comme la grenouille de la fable, victime d’un airbag. Plus tard, une baudruche colossale submergera la scène et emportera tout dans son trou d’air.

La Conquête de l’inutile a ceci de bien qu’elle ne livre aucune clé. Tout bringuebale, tout se tient. On peut y voir la mise en pièces joyeuse d’une idée du spectacle – sous les auspices de Guy Debord, l’auteur de la Société du spectacle. Et par contrecoup l’éloge d’un théâtre qui à la bonne conscience du message préfère l’esprit malin du rébus, qui à l’excitation de l’intrigue préfère la surprise de la parabole. Oscar Gómez Mata et sa bande dévalisent le magasin farces-et-attrapes de nos psychés: ils en exposent l’attirail – la fameuse caméra de nos confessions cathodiques – les mots d’ordre – l’enthousiasme comme analgésique. Et ils suggèrent le ventre mou de tout ça.

Déprimé? L’Alakran ne connaît pas cette pente. Citer les écrivains Borges et Vilas-Matas, c’est se ranger du côté des trafiquants de fables, c’est affirmer aussi l’antique pouvoir de la forme, celui d’aiguiser le sens, plutôt que de le clore. «Vivez-vos métaphores!», dit-on dans La Conquête de l’Inutile. C’est ce que font les acteurs Javier Barandiaran, Txubio Fernández de Jauregui et Esperanza López. Une bonne métaphore est un pied-de-nez qui marque.


La Conquête de l’inutile, Genève, Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 3 déc. (rens.http://www.saintgervais.ch)

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