Cinéma

Le bonheur conjugal à feu et à sang dans «Mother!»

Cinéaste illuminé et surestimé, Darren Aronofsky signe une parabole abstruse et violente. Ce film d’horreur avec Jennifer Lawrence et Javier Bardem s’avère irrémédiablement antipathique

Les scènes d’introduction sont belles comme une publicité pour un séjour en Nouvelle-Angleterre, ou pour un fromage à tartiner ou une assurance vieillesse: au sein d’une nature paisible, un couple heureux repeint une maison de rêve. Il est poète, elle est muse et ménagère. Elle, c’est Jennifer Lawrence, 27 ans, lui Javier Bardem, 48 ans – ce qui avère à nouveau la tradition cinématographique d’accoler de jeunes femmes à de vieux briscards…

Un premier coup est porté contre cette existence idyllique lorsqu’on frappe à la porte. Toc toc, voilà le docteur (Ed Harris). Affecté à l’hôpital voisin, il cherche une chambre à louer. Sa femme (Michelle Pfeiffer) le rejoint bientôt, et le malaise s’invite avec eux. Il crache ses poumons, elle est venimeuse. Puis font irruption leurs deux fils qui se battent jusqu’à ce que l’un d’entre eux reste sur le carreau. Les ennuis ne font que commencer quand une foule d’inconnus envahit la maison pour la veillée funèbre…

Tumeur palpitante

Cinéaste hautement surévalué, Darren Aronofsky a deux belles réussites à son tableau: l’onirique Requiem for a Dream et surtout, détonnant dans son œuvre alambiquée, The Wrestler, âpre portrait d’un lutteur auquel Mickey Rourke prête son intensité déglinguée. Sinon, cet auteur exalté passe du thriller parano-mathématique (Pi) au psychédélisme nunuche (The Fountain) et à la grandiloquence risible (Black Swan). Il atteint le pinacle du ridicule avec Noé, un délire mystique confondant Mathusalem et Gandalf… Par rapport à ce péplum biblique risible, Mother! marque un mieux.

Délaissant l’emphase et le mysticisme de pacotille caractérisant certaines de ses productions, Darren Aronofsky gratte là où ça fait mal. Le film a un arrière-goût sartrien en rappelant que l’enfer c’est les autres. Le docteur et sa femme sont des casse-pieds envahissants, impudiques, malsains. Il vomit ses tripes ou pire, à en croire l’organe jutant le sang qui bouche les toilettes; elle exhibe des slips arachnéens autrement sexy que les culottes rurales de son hôtesse. Dans ses meilleurs moments, on lorgne du côté de The Visit, le huis clos macabre et sanieux de M. Night Shyamalan. S’il force l’admiration à travers certains morceaux de bravoure, ce film objectivement trop long s’avère antipathique du début à la fin.

La petite maison dans la prairie se transforme en antichambre de l’enfer à travers maintes suffusions sanguines et pulvérisations fuligineuses. Le cinéaste recense tous les trucs du cinéma d’horreur et du film de fantômes, à commencer par un sound design agressif – une épingle qui tombe fait autant de bruit que les chaînes de la géhenne! Les taches de sang s’incrustent comme chez Barbe-Bleue et sourdent des soubassements à la manière du Crimson Peak de Benicio del Toro.

Un incendie ancien couve comme dans Silent Hill de Christophe Gans. A la cave, une chaudière antédiluvienne évoque celle dans laquelle Freddy des Griffes-de-la-Nuit incinère les enfants. Et les murs de la bâtisse recèlent une entité vivante, une blastula d’épouvante, une mérule de braise et de cendre, une tumeur palpitante…

Diamant de 1000 carats

Après l’effroyable veillée funèbre, le couple connaît l’apaisement et la grâce: elle est enceinte, il retrouve l’inspiration et publie le plus sublime des poèmes. Le succès est universel. Alors qu’elle lui a préparé un souper en tête à tête, les premiers fans viennent frapper à la porte. Ivre de gloire, le poète les accueille à bras ouverts. Il en vient des centaines, des milliers. Ils envahissent la maison, pillent le souper. Chacun veut un souvenir. On fait main basse sur les objets les plus anodins, on arrache le téléphone et les boiseries… La police antiémeute doit s’en mêler. C’est la guerre!

Cette deuxième partie, totalement délirante, reconduit jusqu’à l’absurde le gag d’Une Nuit à l’opéra quand une douzaine de personnes envahissent la minuscule cabine des Marx Brothers. Mais Aronofsky ne se contente pas d’entasser quelques plombiers et manucures, il concentre l’histoire meurtrière de l’humanité, les révolutions, les guerres, la Déportation, Octobre et La Liste de Schindler… La pauvre héroïne doit encore accoucher et connaître d’ultimes épreuves dont seul le feu de Sodome et Gomorrhe peut nettoyer l’indicible cruauté.

Aronofsky se prend pour un prophète. Il est toutefois beaucoup moins malin qu’il ne le pense. Chaussé de ses gros sabots, il incite le spectateur à faire une lecture biblique de Mother!: le meurtre du frère renvoie bien évidemment à Caïn et Abel et peut-être Moïse et David se cachent-ils parmi la foule des fâcheux déchaînés. Mais à quoi rime cette herméneutique de fête foraine? Le cinéaste pèche par orgueil, par candeur aussi: pour lui, un poète frappé par l’inspiration prend une plume et rédige, extatique, l’équivalent du Paradise Lost de Milton…

Enfin, il commet l’erreur de donner d’emblée la clé de sa parabole sinistre à travers un flash forward montrant le visage brûlé de l’héroïne. Le sinistre initial a engendré un diamant de 1000 carats. Posé sur une étagère, le caillou représente le cœur du poète. Il est bêtement brisé par le docteur. Le feu destructeur n’attendait que ce signal pour repartir à l’assaut du bonheur. Mother! se pose donc en métaphore de l’éternel recommencement. Quelle audace!

Certains fans affirment que Jennifer Lawrence trouve ici son meilleur rôle. Balivernes: elle ne fait que subir, geindre, haleter, perdre le souffle et regimber. Son meilleur rôle reste celui de l’adolescente combative de Winter’s Bone.


Mother!, de Darren Aronofsky (Etats-Unis, 2017), avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris, Michelle Pfeiffer, Brian Gleeson, Domhall Gleeson, 2h01.

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