Soul. Spleen. Comme un enfant.(Mercury/Universal).

Cela ne remonte pas à plus de trois ans. Spleen se languissait. Acteur chez Irina Brook, à Vidy, il avait rencontré une fille sur le quai. Ne parlait que de cela, à la sortie de son premier album, She was a girl. Menue épopée sentimentale, véloce, parfois crispante d'un Français de parents camerounais; un Parisien nommé Pascal Oyong-Oli, qui rendait à Baudelaire son funk noir. Le disque en question ressemblait un peu au Voodoo de D'Angelo - objet vocal, sexuel et glissant. La somme d'un petit Prince de Paname qui avait chouravé son visage à Basquiat. Spleen prenait les scènes les plus improbables, des caveaux parisiens, où il trafiquait l'aube avec des amis de passage. Il faisait de la black music au sens de Gainsbourg roulant son reggae jamaïcain.

Aujourd'hui, Spleen a 25 ans, pas plus. Il publie un deuxième disque, Comme un enfant. Entre-temps, il n'a pas arrêté. De croiser à New York le duo gémellaire CocoRosie et la tonsure de Devendra Banhart. De draguer le tout-venant. De graver des chansons-brousse sur ses ordinateurs portables. Il voulait être une star. Il n'est jusqu'ici devenu qu'un poète outrancier, fils de slam et de beatbox. Une sorte d'anomalie triomphante dans la scène française qui se divise entre les ânonneurs de noms propres et les muets à grosse voix. Comme un enfant annonce le tournant. Spleen est signé par une grande maison; on lui produit des clips. Il vit toujours dans une garçonnière nomade au fond d'une cour, avec des papiers peints en forme de barquette à œufs.

Comme un enfant, pour ceux qui ont connu le précédent, densifie le geste. Là où Spleen avait enfilé cent pistes de bruits de bouche, de guitares, de samples grimés, il se contente ici d'en ranger deux ou trois. D'abord l'impression que le bonhomme se normalise. Le troisième titre («Love D Lemme») ressemble à une chanson de Zazie pour Christophe Willem. C'est dire. Tout cela se dissipe. Spleen continue de déraper. Il voulait tenter une écriture plus pop. Il ne peut s'empêcher de digresser, de multiplier l'aquaplaning, peindre à la rouille sa mécanique de combat. Très bel album d'immaturité. Où un jeune homme hyper-talentueux traite de son incapacité à aimer, de son désir d'amour et de la solitude multiple d'un monde réduit à facebook.

Mais la prouesse est ailleurs. Dans cette écriture spontanée de chansons qu'on n'emballe pas. Aliénation des catégories classiques, ni dans le hip-hop, ni dans le refrain réaliste, bizarre position d'entre-deux où l'on se sent posé. Phénoménale entreprise lyrique qui s'adjuge le Prince de Minneapolis, la valse musette des petits matins acides, la grâce capiteuse d'un type qui ne doute pas de sa créativité. «Tu l'aimeras» est un prodige de pompe discrète. On n'est ni dans le néo-folk tatoué. Mais pas non plus dans la nu-soul cousue fin. Spleen est ailleurs. Un producteur à venir. La voix de Tom Waits muté dans un corps d'enfant. La lucidité ludique d'un album qui ne comble pas le vide urbain. Mais le sème de châteaux de sable.