Poésie

Au bonheur des fables de La Fontaine 

Avec les classes du primaire et le Muséum d'histoire naturelle de Genève, le dessinateur Fiami lance une série pédagogique sur Youtube baptisée « Récite-moi La Fontaine ». Une saison 2 est en préparation

Des yeux qui pétillent, des éclats de rire, des bras qui se lèvent: les fables de La Fontaine captivent les enfants. Il suffit de leur expliquer quelques mots et tournures que le fabuliste du Grand siècle emploie et que les enfants d'aujourd'hui ne comprennent plus. C'est précisément ce que fait le dessinateur genevois Fiami dans la série pédagogique «Récite-moi La Fontaine» qu'il a conçue avec le soutien du Muséum d'histoire naturelle de Genève. Dix fables, dix films de quatorze minutes environ à visionner à la maison, à l'école, sur You tube (et aussi sur le site de Fiami ou sur celui du Museum de Genève) qui mettent instantanément de bonne humeur, petits et grands. Plaisir d'apprendre, de transmettre, ravissement devant le talent du fabuliste qui traverse les siècles.

Le projet a emporté l'adhésion du Département de l'instruction publique genevois, «il permet de travailler à la fois la forme poétique, la compréhension d'un texte, le décodage des métaphores et l'expression orale», se félicite Joëlle Leutwyler, à la direction de l'enseignement primaire. Le concept est simple: Fiami se présente devant des classes qui n'ont pas reçu de préparation particulière pour préserver l'effet de surprise et la spontanéité. Le dessinateur déroule une fable écrite à la main sur un rouleau de papier et l'accroche au tableau. Commence alors le dialogue avec les enfants. «J'avais d'abord pensé dessiner puisque c'est mon métier. Et puis j'ai réalisé que les mots de La Fontaine se suffisaient à eux-mêmes et que mes dessins n'apporteraient pas grand-chose. Les enfants aiment le jeu avec les mots, le suspense et l'humour. Comme dans Colombo, on sait dès le début comment la fable va se terminer. Le plaisir est de découvrir comment on y arrive.»

Fiami lit d'abord la fable en s'arrêtant sur les mots dont le sens n'est pas immédiat. Sans s'appesantir, dans un équilibre de passion et de légèreté, pour ne pas perdre l'attention des enfants : «La Fontaine le dit bien, il s'agit pour lui «d'instruire et plaire». Je pars du sens commun et de l'expérience des enfants. Conserver leur intérêt demande une énergie considérable. J'ai pu mesurer le travail accompli au jour le jour par les enseignants», glisse-t-il au passage. Des enseignants qui de leur côté ont témoigner ensuite à Fiami, après le tournage, combien ils avaient eu du plaisir à voir tous les élèves, les bons comme les plus fragiles, s'élancer dans les mots du poète.

C'est peut-être cela qui se dégage de «Récite-moi La Fontaine» : une joie irrépressible de se retrouver autour des mots. Patrick Léger, le réalisateur, capte dans les classes les bouches qui s'ouvrent sous l'effet de la surprise et de la concentration, les mimiques de fierté. Une fois le sens des mots et du texte éclairé, la fable est lue à nouveau avec un bonheur décuplé.

«Il y a une vraie gaité qui se dégage des fables de La Fontaine comme chez beaucoup d'écrivains français du XVIIe siècle. La Bruyère, Madame de Sévigné accordaient une grande importance à la notion d'enjouement, cette disposition à la gaité», explique Marc Escola, professeur de français à l'Université de Lausanne, auteur de « Lupus in fabula. Six façons d'affabuler La Fontaine » (PUV, 2003). Les fables ont connu un immense succès tout de suite. Lire les fables de La Fontaine procure du plaisir aux enfants et aux adultes. Elles se présentent sous forme de mini-combats. L'enfant veut savoir qui va gagner. C'est ce qu'il retient d'abord. Plus tard, il percevra les significations plus complexes, politiques notamment »

Jacques Ayer, directeur du Muséum d'histoire naturelle à Genève, qui produit Récite-moi La Fontaine, souligne l'approche novatrice du fabuliste du XVIIe siècle: « Il nous dit que pour se comprendre, il faut regarder en dehors de soi, passer par l'Autre, ici l'animal. C'est très moderne comme processus. Les fables permettent d'interroger notre relation au monde animal. C'est ce que nous voulons faire au muséum, devenir un lieu où les visiteurs viennent discuter, avec les chercheurs, des grands enjeux que sont la biodiversité, le climat, par exemple.»

Après un salut aux animaux de la fable au Museum, les enfants de Récite-moi La Fontaine retournent en classe et récitent le poème. Car pour Fiami, tout est parti de là, de la récitation. «La seule poésie que j'ai apprise par coeur pendant mes années d'école c'est Le loup et l'agneau de La Fontaine. J'avais huit ans. Cette fable est resté gravée dans ma mémoire. Puis, en 2009, pour la RTS, j'ai adapté mes albums sur les vies de scientifiques dans l'émission Dessine-moi des étoiles et il a fallu que j'apprenne des pages et des pages de textes par coeur. D'un coup, le plaisir de la récitation m'est revenu. Dans la même période, j'ai été voir Roberto Benigni réciter Dante sur scène. Sa prouesse m'a transporté. Oui, on peut intéresser le public avec les vers d'un poète du XIVe siècle. Je n'ai pas le talent de Benigni, je ne suis pas un homme de théâtre mais je me suis dit qu'avec mes moyens à moi, je pouvais tenter quelque chose avec La Fontaine. »

Fiami, en est convaincu: lire une fable, c'est bien, la réciter c'est encore mieux. «C'est le plaisir de l' oralité, du partage. Faire circuler les fables sur You tube, c'est aussi une façon de promouvoir cette approche orale. Dans l'espoir de voir les écoles s'en servir, du Québec au Sénégal.» Marc Escola abonde : «Apprendre par coeur un texte, c'est faire corps avec lui. Je suis persuadé qu'il se produit un phénomène physiologique quand on fait passer par nos lèvres les mots de quelqu'un d'autre. Cela procure un plaisir particulier. Et les enfants le font tellement facilement!»

Fiami se rappelle d'une maîtresse qui est restée muette d'admiration quand, pendant une récréation, elle a entendu plusieurs élèves, réciter dans le feu d'un jeu, une fable, plusieurs mois après le tournage. Après le succès de cette première saison, une deuxième est en préparation.

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