Scène

Le bonheur de la fugue selon Christine Vouilloz

François Marin révèle la veine tendrement surréaliste de l'auteur québécois Lise Vaillancourt. Au Pulloff à Lausanne, sa  «Corneille» émeut

Une grande actrice, c’est un swing intérieur, une lumière tamisée à volonté, une élégance, quelle que soit la partition. Au Pulloff à Lausanne, Christine Vouilloz incarne Julie, 48 ans, femme de tête rangée, croquante parce que farouche. Elle entre en scène comme on s’éveille d’un coup, mordue encore par un songe, chavirée par un pressentiment. Elle dit ça: «J’ai toujours été poursuivie par l’idée de la mort…» On scrute son visage, il est ensoleillé comme une fin d’après-midi de vendange. Christine Vouilloz imprime sa lumière à La Corneille de l’auteur québécois Lise Vaillancourt. Le spectacle de François Marin est à son image, frémissant et délicat, surréaliste, mais en mode intime.

Christine Vouilloz alias Julie s’éveille donc. A quoi? A la chambre secrète de son existence. Ses mots ordinaires sont des clés, ils déverrouillent une porte blindée, ils libèrent des sentiments qu’elle croyait orphelins. Mais de cette gravité, rien ne transpire. Julie enclenche le répondeur. De cette boîte sortent, comme le génie d’Aladin, la voix de son frère, celle de sa mère surtout (Anne-Marie Yerli). Cette voix caresse d’abord, sermonne ensuite, enveloppe sa proie. Papa est mort et tu ne t’occupes pas de moi, ressasse-t-elle. Sous l’attaque, Christine Vouilloz est à elle seule une citadelle assiégée.

Mais croasse une corneille – celle qui donne son titre à la pièce. Serait-ce un présage? L’annonce d’un basculement de réalité? Stupeur: la mère apparaît sur le seuil, gourmée comme une gouvernante, mais déboussolée avec sa petite valise. Que veut-elle? Des bras pour l’emmitoufler, comme au berceau ou au tombeau. La Corneille de Lise Vaillancourt slalome ainsi entre Woody Allen, ce cinéaste qui fait surgir des mères hégémoniques dans le ciel de Manhattan (New York stories), et Nicolas Gogol, cet écrivain qui fait des farces à tous les coins de page.

A la mise en scène, François Marin a ce talent: il crée un climat, ce qu’on appellera une étrangeté sensuelle, ou un fantastique intérieur. Julie est occupée, comme on dit d’une ville. Le frigo s’ouvre: la tête maternelle s’y dresse entre deux pots de mayonnaise. Et ce n’est pas la jeune voisine gay (Coline Ladetto) qui desserrera l’étreinte. Christine Vouilloz swingue à merveille dans l’entre-deux de La Corneille, là où mère et fille se harponnent amoureusement, là où l’absence n’est pas synonyme d’arrêt de mort, là où nos vies se précipitent en multiples courants. Cette actrice est d’une tribu rare, celle des passe-murailles.

La Corneille, Lausanne, Pulloff, jusqu’au 15 novembre; rens.021/311 44 22 et www.pulloff.ch;

puis Villars-sur-Glâne, Nuithonie, du 18 au 20 novembre; Sion, Théâtre de Valère, le 24 novembre; Vevey, Le Reflet, le 26 novembre; Monthey, Théâtre du Crochetan, du 15 au 17 avril 2016; Yverdon-les-Bains, Théâtre Benno Besson, le 21 avril.

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