Scènes

Le bonheur imposé? Une satire dégonfle le mythe

Dans «Self-Help», Rébecca Balestra et Tomas Gonzalez montrent avec finesse les limites du coaching. On rit et on réfléchit. A voir à Fully, après Genève

Elle est drôle. Rébecca Balestra est belle et drôle à la fois. Et son talent comique fait beaucoup pour le succès de Self-Help, critique futée des techniques de bien-être héritées des Etats-Unis. Vue au Théâtre de l’Usine (TU), à Genève, la satire est ces jours à La Belle Usine – tiens, encore une usine transformée en théâtre! – dans la ville valaisanne de Fully. Il faut y aller.

Rébecca Balestra est d’abord une beauté. Elancée, visage racé, abondante chevelure dorée, la donzelle a tout du top-model. Et puis, la comédienne se met à parler et là, on est scotché par son pouvoir comique, essentiellement dû à sa voix grave constamment éberluée, dont les accents populaires renvoient aux miss de quartier. Ce côté godiche, joliment empoté, est le moteur de Self-Help, spectacle imaginé avec Tomas Gonzalez et Igor Cardellini, qui se moque habilement des méthodes d’épanouissement personnel en les appliquant à la création même du spectacle.

Suicide ironique

Sur scène, deux comédiens, Rébecca et Tomas. Ils répètent une pièce consacrée à un vrai couple de coaches américains, Lynne Rosen et John Littig, dont le suicide, en 2013, a marqué les esprits, car ce duo animait The Pursuit of Happiness, une émission de radio qui délivrait des conseils de bien-être. Du coup, tout en restant tragique, leur mort volontaire a pris une évidente dimension ironique.

L’intérêt de Self-Help? Une forme de sincérité. Une satire grimaçante du bonheur imposé aurait fatigué. Ici, tout est tranquille, serein, presque crédible. Le trouble naît de cette ambiguïté.

La force de l’abysse

Au départ, Rébecca et Tomas sont posés face à une sorte de yourte futuriste aux parois en miroir, pour une longue introduction type méditation. Les spectateurs se mirent en silence, tandis que les comédiens se taisent ou dissertent sur la beauté du vide, sa nécessité. «C’est l’abysse, le néant», constate Rébecca. «A force de regarder l’abysse, c’est l’abysse qui regarde en toi», lui répond Tomas. Evidemment, la phrase en toc fait rire. Mais comme dans le public genevois une bonne moitié de l’audience pratique le yoga et l’autre la méditation, les rires sont discrets…

L’hilarité s’impose avec plus de netteté lorsque, toujours dans le cadre de la répétition, Rébecca est coachée par Tomas. Là, on est clairement dans le rapport classique du duo comique où l’un sait, l’autre pas. Comment exister dans l’espace, comment se présenter au public, comment composer plusieurs personnages ou encore comment réussir son come-back sont autant de sujets que, sous la conduite exagérément bienveillante de Tomas, la comédienne maladroite rend hilarants.

Dispute d’anthologie

Ce moment par exemple où Rébecca dit composer Michel, projectionniste de films dans un cinéma, alors qu’elle ne change absolument rien ni à son physique ni à sa voix. Ou ce moment où elle raconte ses différentes déveines biographiques d’un ton plat. Sans oublier cette séquence d’anthologie où les deux comédiens jouent une dispute père-fille en milieu populaire, avec un glissement d’accents, du nord au sud de la France, et un engagement troublant. Jolie manière d’évoquer les travers de la téléréalité sans tomber dans la facilité.

Elle est là, la vertu de cette proposition qui, après une chorégraphie appliquée, se termine où elle a commencé. Le trio se moque d’un paradoxe en effet caustique – la quête du bonheur qui, à force d’obsession, tourne au cauchemar –, tout en maintenant avec lui une sorte d’amitié. Bien vu, car, au fond, on a beau ricaner, on cherche tous à être un peu heureux, non?


Self-Help, jusqu’au 27 mai, La Belle Usine, Fully.

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