Littérature

Au bonheur des insectes

Dans «Insectopédie», l’anthropologue américain Hugh Raffles décortique la relation entre l’humain et les petites bêtes. L’ouvrage, entre science et littérature, vient enfin d’être traduit en français

Si l’on cherche, la frisure serrée de sa chevelure pourrait évoquer le tracé d’un essaim d’abeilles folâtres. Pour le reste, difficile d’identifier chez Hugh Raffles une quelconque ressemblance avec l’un des multiples insectes qui peuplent les pages de son dernier livre. Sauterelles, scarabées, poux, cigales, libellules, mouches, lucioles, grillons, une foule de Lilliputiens grouillent à la surface de la folle odyssée qu’est Insectopédie.

Six ans après sa sortie aux Etats-Unis, l’ouvrage vient enfin d’être traduit en français. Désigné par le New York Times comme «meilleur livre de l’année», il se présente comme une encyclopédie érudite sur le règne des insectes. En 26 chapitres déroulés par ordre alphabétique, son auteur explique par exemple comment, contrairement à leur réputation de besogneuses, les abeilles passent 40% de leur temps à ne rien faire de spécial ou juste à se câliner, ou pourquoi dans son combat contre la chenille, la guêpe paralyse sa victime sans la tuer, etc. Le livre en dit toutefois autant sur les humains que sur ces minuscules créatures.

Combat de grillons

Professeur d’anthropologie, Hugh Raffles est, outre-Atlantique, un universitaire reconnu doublé d’un intellectuel populaire, dont la signature est connue des lecteurs de la presse américaine de qualité. Spécialiste des interactions entre humains et animaux, il propose avec Insectopédie une exploration en profondeur des relations qui se nouent entre les hommes et les insectes.

«Je me suis surtout attaché à décrire les situations dans lesquelles les hommes découvrent, dans leur fréquentation des insectes, quelque chose de nouveau sur eux-mêmes, sur ce que cela signifie d’être un humain», résume-t-il en cette après-midi printanière, de passage à Paris pour la sortie du livre.

Se jouant de bien des frontières, Hugh Raffles emmène le lecteur en Suisse, en Suède, dans la France provençale du XIXe siècle, en Allemagne, au Niger, à Florence, au Japon, en Chine, au fin fond du Sud-Ouest américain. A la lettre G comme «Générosité», il dissèque une activité en pleine renaissance à Shanghai: le combat de grillons.

Dans Créatures de Tchernobyl, il détaille le combat passionné de Cornelia Hesse-Honegger, artiste suisse qui a passé une partie de sa vie à collecter des insectes dans des zones irradiées et à dessiner leurs malformations anatomiques: un travail à mi-chemin entre l’art et la science qui s’inscrit dans la tradition multiséculaire du dessin d’insectes à laquelle Insectopédie, richement illustré, rend hommage.

Tout au long du livre, l’auteur convoque aussi les grandes figures de l’entomologie: Joris Hoefnagel, enlumineur flamand du XVIIe siècle, Jean-Henri Fabre, qualifié de «poète philosophe du sud de l’Europe» ou encore le Chinois Jia Sidao dont le célèbre Livre des Grillons écrit au XIIIe siècle est peut-être «le premier ouvrage d’entomologie au monde».

Des platines aux bestioles

A chaque lettre de l’alphabet, Raffles se plaît à emmener le lecteur dans un nouvel espace-temps, proposant une sorte de tour de monde au bonheur des insectes. Mais Insectopédie est bien plus qu’une encyclopédie. Ponctué de fulgurances poétiques, le livre se situe à la croisée de l’écologie, de la littérature, de la philosophie, de l’histoire naturelle, de l’éthologie et de l’anthropologie.

L’écriture s’inscrit ici dans une dimension narrative caractéristique des sciences sociales nord-américaines. Raffles n’enseigne pas, il raconte. «Son approche transdisciplinaire est symptomatique d’une anthropologie culturelle américaine qui allie ethnographie et littérature, souligne Frédéric Keck, anthropologue au Musée du Quai Branly. Aucun Anglais n’aurait pu écrire cela.»

Si Raffles, né à Londres est pourtant bien Anglais, sa formation est totalement américaine. Au milieu des années 1980, à tout juste 20 ans, il quitte l’Angleterre thatchérienne direction New York où il fera toutes sortes de boulots: ambulancier, régisseur de théâtre, commis de cuisine. Il fréquente aussi assidûment le club Paradise Garage à Soho puis les mythiques Save the Robots et Pyramid où il officiera comme DJ de house pendant plusieurs années.

Après un passage par le Mexique et par Londres, Raffles retourne aux Etats-Unis en 1993 et décide de passer un doctorat à Yale en foresterie et environnement (Forestry and Environmental Studies). «Je suis devenu anthropologue par hasard, sourit-il. Un poste d’enseignant m’a été proposé à Santa Cruz, en Californie. Et je l’ai accepté.»

Son terrain fondateur sera l’Amazonie dont il tirera un premier livre, In Amazonia: A Natural History (2004, non traduit en français), acclamé par la critique américaine. Même s’il enseigne depuis 2005 à la prestigieuse New School for Social Research à New York, Raffles dit nourrir des sentiments ambivalents quant à la carrière universitaire. «Beaucoup de prétention et d’arrogance.» Est-ce de ce sentiment contrarié, que l’auteur d’Insectopédie tire la grande liberté de style qui caractérise son œuvre? «Hugh a la créativité et la psychologie d’un artiste. En fait, c’est un artiste déguisé en ethnographe», dit de lui Baptiste Lanaspèze, son éditeur français.

Cohabitation forcée

Ce positionnement en ligne de crête entre l’art et la science s’exprime notamment dans le texte le plus puissant d’Insectopédie: celui consacré aux «garçons-aux-insectes». Dès qu’ils ont l’âge de gambader, les Japonais sont encouragés à pratiquer la chasse aux lucanes cerfs-volants et aux scarabées-rhinocéros et à les élever. A partir des années 1960, la pratique est même inscrite, l’été, aux programmes scolaires des écoles primaires. Désigné par le terme de «konchu-shonen», le phénomène des «garçons-aux-insectes» est, selon Raffles, révélateur de la «sensibilité exacerbée des Japonais pour leur entourage non humain».

On juge souvent les insectes en fonction du danger qu’ils représentent. Hier la malaria, aujourd’hui le virus Zika. Face à ces menaces, le premier réflexe consiste à réclamer leur extermination, se désole Hugh Raffles. Au-delà des ravages écologiques bien connus des insecticides, l’intellectuel rappelle que toute tentative de cet ordre s’est soldée par un échec. Les insectes sont bien trop nombreux. «Il faudra bien que nous apprenions à cohabiter», écrit-il dans une tentative de réconciliation. Le poète Raffles en appelle à notre capacité d’émerveillement et suggère que comme les jeunes Japonais, nous prenions le temps d’observer leur monde insoupçonné.

«Ce sont les créatures peut-être les plus éloignées de nous. Elles nous rappellent que la manière dont nous autres, êtres humains, occupons la terre, est juste une manière parmi tant d’autres», insiste-t-il. C’est en somme à une éthique de l’attention et à une philosophie de l’altérité qu’invite Hugh Raffles. Qui prend le temps d’observer les insectes prend le risque salvateur de perdre ses repères, écrit-il, «si bien que la hiérarchie habituelle des choses – à travers laquelle […] nous appréhendons les êtres inférieurs par le seul fait qu’ils n’ont pas nos capacités, [perd] toute pertinence. Le monde lui-même peut devenir incommensurablement grand et ouvert.»


A lire: «Insectopédie», Hugh Raffles, Ed. Wildproject, collection Domaine sauvage. Traduction de Matthieu Dumont, 436 p.

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