Libre comme un poème de Jacques Prévert. Impertinente comme son fameux cancre. Comme tous les profs de Suisse, Véronique Déthiollaz est assignée à résidence depuis la mi-mars. Comme tous les profs aussi, cette surdouée du pastel et du crayon a été invitée à exercer son magistère à travers la visioconférence. Mais l’artiste genevoise ne se voyait pas jouer les virtuoses de la gouache à distance. Alors un matin, histoire de chasser les miasmes du Covid-19, cette insatiable s’est dessinée devant son ordinateur, des couleurs plein les doigts et l’écran barbouillé. Elle a envoyé cet instantané à un groupe d’amis, enseignants eux aussi. Ils ont ri et elle a poursuivi cette satire pédagogique jouée, en mode surréaliste, par des ténors de la craie ou du PowerPoint. En découle un journal de confinement, dont vous découvrez des morceaux choisis.

La réclusion élargit-elle le territoire de la malice? Oxygène-t-elle les idées? Véronique Déthiollaz en est persuadée. Au début du printemps, elle participait au concours lancé par Le Temps et le Musée des beaux-arts du Locle, à l’instigation de notre dessinateur Patrick Chappatte. Enjeu: stimuler la veine des caricaturistes de la région. Le jury, composé notamment de Chappatte et de ses alter ego Hermann, pour La Tribune de Genève, et Vincent L’Epée, pour Arcinfo, reçoit 170 dessins. Véronique Déthiollaz décroche le Premier Prix avec brio. «Son dessin a fait l’unanimité, par sa force graphique et son originalité», souligne Stéphane Gobbo, membre du jury et chef de notre rubrique Culture.

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Dans l’œuvre distinguée, cette passionnée de théâtre s’amuse de nos cohabitations familiales par temps de coronavirus. Un père habillé d’une marinière touille une salade; une mère cogite devant son ordinateur; une fillette philosophe avec un hamster qui, depuis sa cage, lui répond: «Avec le temps, on s’y fait.» Une sorte de vie mode d’emploi fantasque.

Révélation

Observer, rêver, croquer. A l’âge de 7 ans, Véronique Déthiollaz a une révélation. Un prof d’art, qui enseigne aux grands, est invité dans sa classe. Il propose aux enfants de déployer leur imagination sur une page qui déborde les cadres habituels. «J’ai su alors que je ferais ce métier. C’était une évidence. Mon chemin a été rectiligne: un collège en section artistique, l’Ecole des beaux-arts à Genève et l’enseignement au Collège Calvin.»Ses élèves sont vernis. Avec son regard d’Alice au pays des merveilles, halluciné et pénétrant, elle invite à s’engouffrer, pinceaux ou pastels en main, dans des territoires alternatifs. Aux ados, elle demande souvent de travailler sur l’idée d’engagement. Depuis la mi-mars, elle leur a envoyé des dessins humoristiques du New Yorker, afin de stimuler le pas de côté, dans la description de leur quotidien chamboulé.

L’envers du théâtre

Se rire du Covid-19? Oui. Mais Véronique Déthiollaz est à double détente. Les dessins grand format en noir et blanc qu’elle exposait récemment à la Galerie kaminska & stocker à Yverdon-les-Bains en témoignent. Face aux vagues, au sommet d’une falaise d’ogre, un chapiteau de théâtre minuscule réprime un sanglot d’orphelin. Les magiciens ont déserté. Reste le trompe-l’œil d’un spectacle défunt.

«Ces dessins géants, ça prend tout mon corps. Je les travaille à la verticale, collée contre le papier. J’ai voulu raconter, à travers cette série, le grand leurre du départ. Des familles traversent la Méditerranée dans l’espoir d’un monde de lumières. Quand ils débarquent, il n’y a rien, que le fantôme de leurs espoirs.»

Visions-mirages

Sens de la mise en scène, clarté apocalyptique, douceur du paysage: la plasticienne est tout entière dans ses visions-mirages. Elle vous aspire, vous entraîne sur les rivages qu’elle aime arpenter avec son mari, le photographe Guy Schibler, qui a été, dans une première vie, un professeur de philosophie marquant. Ensemble, ils s’échappent dès qu’ils le peuvent sur des îles, Minorque, la Crête ou Terschelling, avec ses bancs de sable où médite l’albatros.

«A Guy, je n’emprunte rien, je prends tout, dit-elle. Ce que nous aimons, ce sont ces ambiances insulaires, ces plages sans fin où on ne voit pas la mer, ces dunes qui sont des tentations.» Baignade au milieu des brumes. Sa gaîté tempérée de gravité vient de ces contrées sans contours définis. Sus aux confinements, quels qu’ils soient, souffle cette romantique qui vénère Sempé comme Rothko.

Véronique Déthiollaz est fugueuse, qualité peu courante chez les profs. Elle rhabille ses collègues d’une encre qu’aurait prisée le Jacques Prévert de Et la fête continue. Elle n’ignore rien de l’effroi de la planète; elle y répond avec l’ironie d’une Alice qui n’aurait pas fait le deuil de l’enfance. Voyez ses mirettes: un éclair diabolo menthe passe.