Une matière de rêve. Des tissus qu'on brûle de toucher, pour connaître l'allégresse de ceux qui les portent. Les dix danseurs de la compagnie bruxelloise Rosas viennent d'entrer en tribu sur la scène nue, délimitée par une ligne continue de lianes plastifiées. Les femmes portent des robes à bretelles presque transparentes, signées du styliste flamand Dries Van Noten, une référence. Les trois hommes arborent tee-shirts et pantalons clairs. Ils courent à présent, puis s'éparpillent dans Rain, giboulée fascinante. Dès mardi à Genève, la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker invitera ses interprètes à retrouver leurs étoffes éoliennes, le temps d'un spectacle aussi charnel qu'entêtant.

De Once en septembre à l'Opéra de Lausanne, à Rain à présent, en passant par Mozart concert arias en février, également à Lausanne. En six mois, le public romand aura eu l'occasion de découvrir trois états de la création d'une chorégraphe de 44 ans, qui élargit depuis vingt ans le champ de la danse. Dans Once, elle renouait ainsi en solitaire avec sa chambre d'adolescente, électrisée par les invectives enchantées de l'Américaine Joan Baez. C'était une manière de mesurer le chemin parcouru, depuis ce jour de 1980 où cette élève de Maurice Béjart ose sur la dalle d'un entrepôt bruxellois son premier spectacle: Asch.

Tout autre est la perspective dans Mozart concert arias, créé en 1992. L'artiste y réaffirmait une volonté fondatrice chez elle: que la danse et la musique s'allient, fût-ce dans la tension. Une dizaine d'interprètes en costumes de marquis ou de paysannes côtoyaient ainsi trois femmes sopranos intégrées au spectacle.

Haute précision

Sens du récit intime, donc, dans Once. Et passion musicale revendiquée dans Mozart concert arias. Rain, qui naît d'une collaboration avec le compositeur américain Steve Reich, cumule ces vertus cardinales. Dans un bain de lumières mordorées, des danseurs alternent haute tension et abandon, poussés à prendre le large par d'obsédantes pulsations sonores. Travail de haute précision: ces interprètes paraissent avoir un chronomètre dans les pieds.

Rain magnifie donc le mouvement. Mais l'artiste n'invente pas seulement un territoire en forme de préau où chaque geste est en soi une finalité. Elle inscrit dans ce paysage des microromans amoureux. Un homme soudain s'approche d'une demoiselle. Attraction irrésistible. Et séparation quasi immédiate. Cette détresse prend à la gorge. Ce moment encore: dans une nuit fauve soudain silencieuse, un amant et sa belle font un pas vers la salle. Derrière eux, un terrain vague. Devant, l'abîme. Rain souffle alors ceci: nos demandes d'amour sans cesse relancées, jamais assouvies. Pas d'accablement pourtant. Juste l'allégresse de la quête.

Rain. Bâtiment des Forces motrices, place des Volontaires 2, Genève, du 8 au 10 mars à 20 h 30 (loc. 022/989 34 34 et 022/319 61 11).