On connaît le principe du loup-garou: un homme qui, les nuits de pleine lune, se transforme en loup. L’héroïne de Truismes, elle, telle que l’a imaginée Marie Darrieussecq – qui publie cet étonnant roman en 1996 chez P.O.L (lequel fait d’ailleurs un tabac) –, se transforme un peu sur le même mode, et par intermittence, en une magnifique truie.

 

Le rythme de ses métamorphoses semble plus aléatoire que celui de son compère le loup-garou, qu’elle aimera d’ailleurs d’amour tendre, vers la fin du roman. Mais dans son cas, la lune réveille le souvenir de son humanité et lui permet de prendre la plume pour narrer ses aventures: c’est le récit drôle et sombre à la fois d’une transformation animale, d’une paria qui suscite toutes les convoitises, d’une altérité sauvage qui surgit sur fond de régime totalitaire et de délires médiatiques. Voici donc un être de papier, romanesque qui apparaît tantôt en femme, tantôt en truie, mi-cochonne et mi-coquette.

On est dans le registre fantastique, dans l’invention pure et jubilatoire, dans la satire sociale aussi, mais Marie Darrieussecq a néanmoins pris soin d’étudier de près l’héroïne porcine, dont elle détaille les mœurs. Dans le monde réel, le cochon n’est pas sans affinités avec l’humain. C’est ce que nous apprend l’éthologue Céline Tallet de l’Institut national de la recherche agronomique de Rennes – le plus grand d’Europe! – à propos du cochon, dont elle est une des rares spécialistes: «Nous sommes omnivores comme les cochons, explique-t-elle. Notre cerveau possède aussi des similitudes avec celui du porc. Il nous arrive de travailler avec des porcs pour étudier des phénomènes parallèles chez les humains. Porcs et humains sont proches du point de vue physiologique et de l’alimentation… On envisage, d’ailleurs, la possibilité de xénogreffes sur des humains à partir de cochons…»

A quoi s’ajoute l’intelligence réelle de l’animal: «Les porcs apprennent tout au long de leur vie, dit Céline Tallet. Ils vont imiter leur mère. Ils vont apprendre à trouver à manger. Les cochons sont très motivés par l’alimentation. Si on passe par une récompense, ou qu’il leur faut trouver à manger, ils sont en mesure de développer des stratégies savantes, comme se repérer dans des labyrinthes. Certaines études ont même montré que, si on les met face à un miroir dans une pièce où on a caché à manger, ils pourraient, en utilisant le miroir, se localiser dans la pièce afin de retrouver la nourriture.»

Animal social aussi – même s’il y a des mâles solitaires ou des bêtes timides, explique Céline Tallet —, le cochon communique en vocalisant: «Ils profèrent des cris variés et perçants. Ils ont tout un système de communication selon les situations dans lesquelles ils se trouvent, suivant leurs états émotionnels.»

Dans Truismes, les prémices de la première transformation de l’héroïne en truie apparaissent d’abord dans le champ sexuel: «A cette époque-là de ma vie les hommes s’étaient tous mis à me trouver d’une élasticité merveilleuse. […] Je vois bien aujourd’hui que cette prise de poids et la formidable qualité de ma chair ont sans doute été les tout premiers symptômes. Le directeur de la chaîne tenait mon sein droit dans une main, le contrat dans l’autre main…»

Aucun homme ne lui résiste, l’attirance qu’elle exerce sur ses prétendants, qui la trouvent tous incroyablement «saine», semble irrésistible. Sans doute Marie Darrieussecq joue-t-elle de la connotation sexuelle des mots de «cochons» ou «cochonnes». Mais cette réputation olé olé a-t-elle un fondement chez le cochon? «Je ne pense pas que l’animal ait une vie sexuelle débridée, dit l’éthologue. Chez les cochons, le comportement sexuel est vraiment lié à la reproduction. Il faut que la femelle soit réceptive, qu’elle soit en menstrues pour accepter d’être montée par le mâle. Ce sont des périodes très limitées. Par contre, on peut avoir des rapports de dominance qui s’expriment par des montes. Le cochon dominant va monter sur l’autre pour montrer qu’il est plus fort. Cela ressemble à un comportement sexuel mais sa fonction est détournée.»

Autre mauvaise réputation du cochon: la saleté. Dans Truismes, la belle truie en devenir ne résiste pas à la tentation de se rouler dans toutes sortes de bourbiers, même si ça tache méchamment: «Je me suis allongée dans la flaque et j’ai étiré mes pattes, ça faisait un bien fou aux articulations. Ensuite je me suis roulée plusieurs fois dedans, c’était délicieux, ça faisait du frais sur ma peau irritée et ça détendait tous mes muscles, ça me massait le dos et les hanches. Je me suis à moitié assoupie. J’étais toute parfumée à la boue et à l’humus…»

D’où vient cet amour pour la boue? «La boue a deux fonctions. D’une part, les cochons s’y roulent pour éviter d’avoir des parasites sur la peau et dans leurs soies: la boue les étouffe. D’autre part, ils s’en servent pour se rafraîchir. La boue les protège aussi un peu du soleil. Leur peau est assez fragile. Ils adorent s’y rouler, effectivement. Ils ne sont pas sales pour autant. Les cochons sont même assez propres. Quand ils ont de la place, ils vont faire leurs déjections dans un endroit précis.»

Le régime alimentaire de notre aventurière du sauvage surprend aussi: elle adore recevoir des fleurs… et les dévorer en cachette. Quand elle le peut, elle croque des glands, des marrons, se régale de pommes de terre crues et même de petits animaux. «Il m’arrive souvent de fendre d’un coup de dent un petit corps de la nature, écrit la romancière, et je n’en tire ni dégoût ni affectation. Le plus facile, ce sont les souris comme font les chats, ou alors les vers de terre mais c’est moins énergétique.» Céline Tallet approuve ce régime: «Les cochons sont omnivores et peuvent manger de tout. Lorsqu’ils vivent en forêt, ils trouvent des glands, des marrons, ils peuvent aussi manger des insectes ou de petits animaux, mais en faible proportion. De l’herbe, encore. Et ils vont retourner la terre pour trouver des racines… Des pommes de terre? Oui, pourquoi pas, ça paraît logique.»

Pour débusquer ces merveilles, – la narratrice de Truismes croque des truffes qu’elle déterre –, le cochon possède un odorat remarquable. «Les cochons n’ont pas une bonne vision, dit Céline Tallet. Du coup, l’odorat compense. Vivre en forêt, leur habitat naturel, ne nécessite pas de bien voir. C’est un milieu assez clos et peu lumineux. L’odorat permet d’y repérer les prédateurs, les proies, ou de la nourriture à distance.»

Y a-t-il un bonheur du cochon? L’héroïne se préfère en truie – elle échappe à la bêtise ambiante – et dans les contes, le roi transformé par magie en cochon rechigne, même quand le charme est éventé, à redevenir homme: «Quand on les voit jouer ou interagir avec leur mère, on a l’impression qu’ils sont heureux. Après tout, ils peuvent déprimer, alors pourquoi ne seraient-ils pas heureux. Mais c’est un ressenti humain, il ne faut pas l’oublier. On les croit heureux lorsqu’ils se roulent dans la boue, alors qu’en fait ils se protègent.»