Histoire

La bonne âme des promoteurs de l’euthanasie sous le IIIe Reich

Les médecins qui ont prêté la main au meurtre des aliénés, des handicapés et des marginaux sous le IIIe Reich étaient souvent fort honorables. De quoi susciter quelques réflexions

Livre

Les bons docteurs du IIIe Reich

Durant la dernière guerre, quelque 200 000 personnes, handicapés, malades mentaux, vieillards, marginaux en tout genre, ont été mises à mort en Allemagne, affamées, gazées ou achevées par des doses massives de tranquillisants. Organisée à partir de 1940 à travers les hôpitaux, les asiles psychiatriques et les hospices, cette tuerie semble presque modeste à l’échelle des violences perpétrées par les nazis contre d’autres victimes: Russes, Polonais, Ukrainiens et bien sûr Tziganes et juifs. Et l’histoire en a surtout retenu que, dans ce seul cas, une faible protestation civique, due essentiellement à l’Eglise catholique, a contraint le régime à reculer. En partie seulement: si les gazages massifs d’aliénés ont cessé après l’été 1941, les médecins ont continué à tuer jusqu’à la fin de la guerre.

Dans un livre* passionné dont la traduction française paraît ces jours, le politologue allemand Götz Aly choisit un autre angle. Le regard obstinément fixé au niveau du terrain, il se concentre sur les acteurs directs du drame: médecins, infirmières, victimes, familles. Et ce qu’il donne à voir de leurs motivations et de leurs préoccupations offre de troublants parallèles avec le débat actuel entourant le grand handicap, la vieillesse et la déchéance physique et psychique.

Les nombreux médecins, ainsi, qui ont prêté une assistance passive ou, au contraire, très décidée à la tuerie n’étaient pas tous des nazis endurcis ou des apparatchiks sans âme. Beaucoup apparaissent au contraire comme des hommes de progrès, engagés pour certains dans la défense d’une approche thérapeutique plus humaine. Le désir d’améliorer les pratiques psychiatriques, voire de rendre à la discipline une dignité qu’elle doute alors d’avoir pleinement, inspire aussi ceux qui voient dans la campagne d’euthanasie une occasion de libérer des moyens pour la recherche et de lui offrir une réserve inépuisable de cerveaux à disséquer. Insensibilité du chercheur ou zèle bienveillant du réformiste, le résultat est désagréablement familier: un tri qui privilégie les patients susceptibles d’évoluer et de récompenser les efforts thérapeutiques et exclut – définitivement dans ce cas – ceux qui ne réclament «que» des soins bienveillants, sans vraie perspective d’amélioration.

Les doutes que les médecins n’hésitent pas à exprimer tout haut à l’époque sur les vies «indignes d’être vécues» sont en partie partagés par les familles des personnes concernées, dont peu protestent ouvertement, même si d’autres gestes simples, comme le fait d’entourer un parent handicapé ou le retirer temporairement de l’asile ont sans doute sauvé de nombreuses vies. Dans les rares indications sur les sentiments des proches, on retrouve une compassion très contemporaine – à quoi bon prolonger des souffrances qui semblent dépourvues de sens? – et une forme de cynisme parfois justifié par la nécessité de veiller aux intérêts des autres membres de la famille, par exemple les frères et sœurs d’un enfant lourdement retardé.

Ce cynisme est activement encouragé par l’Etat lui-même. Car plus qu’eugénique, la motivation principale de la tuerie apparaît économique. Il s’agit expressément de libérer des moyens pour l’effort de guerre, de supprimer des bouches inutiles. Des bouches qui, contrairement à celles des prisonniers soviétiques ou des habitants des ghettos délibérément affamés, appartiennent à la communauté privilégiée des Allemands de souche, dont se trouvent ainsi exclus ceux qui coûtent au lieu de rapporter. Là encore, comment ne pas distinguer certains échos, lointains mais troublants, dans l’obsession récurrente pour les coûts – plutôt que pour la qualité – de la santé, et dans la mise au pilori des assistés soupçonnés d’abus?

Le spectre des crimes nazis est souvent brandi par les opposants à toute réflexion éthique ouverte sur l’interruption de grossesse ou la fin de vie. Il ne s’agit pas ici de faire de même. Les différences sont massives et elles sautent aux yeux. La pensée eugénique a couru toutes les sociétés européennes dans les années 30, comme les projets, menés à chef ou non, de stérilisation des personnes considérées comme inadaptées, physiquement ou socialement. Mais seule l’Allemagne nazie a délibérément tué des malades et des asociaux. Ce passage à l’acte s’inscrit dans le cadre d’une brutalisation extrême et délibérée de la vie sociale, entamée dès les années 20 avec les exactions des sections d’assaut, développée à grande échelle contre l’opposition politique puis contre la population juive après la prise du pouvoir, et menée à des sommets encore non dépassés aujourd’hui à la faveur d’une guerre d’agression lancée avec pour but affiché d’asservir et, en grande partie, d’éliminer des populations désignées comme inférieures. Une guerre qui a en outre contribué au renversement des valeurs au sein de la communauté nationale: quand tant de jeunes gens en bonne santé mouraient comme des mouches sur le front de l’Est, qui allait s’attendrir sur le sort d’une poignée d’«idiots» ou de quelques vieillards difficiles à reloger en raison des bombardements?

Nous sommes, fort heureusement, très loin de tout cela. Les réflexions autour du suicide assisté ou de l’euthanasie se déroulent dans un contexte marqué par le souci prépondérant de respecter, non l’intérêt supposé de la collectivité, mais la volonté et les convictions des personnes intéressées. Le développement, encore beaucoup trop timide, des soins palliatifs offre un antidote de qualité à la tendance visée plus haut à laisser au rebut les patients dont l’état n’offre pas de perspective d’amélioration. Et les parents d’enfants handicapés, même si leur sort reste difficile, peuvent compter sur des appuis qui faisaient cruellement défaut à leurs prédécesseurs des années 30 et 40.

Reste un constat toujours pédagogique: les pires des crimes n’ont pas toujours les pires des motifs. Et des idées a priori séduisantes – le progrès, l’exigence de qualité ou de responsabilité, l’efficacité économique – peuvent favoriser l’émergence d’un climat moral délétère où ces crimes ne rencontrent que fort peu de résistance. Surtout lorsque les victimes potentielles sont sans pouvoir aucun et donc hors d’état de se défendre ou même de se faire entendre.

Des idées a priori séduisantes peuvent favoriser l’émergence d’un climat délétère où le crime rencontre peu de résistance

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