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Une exposition de l'artiste aborigène Clifford Possum Tjapaltjarri, «Spirit dreaming through napperby country», au Musée du Quai Branly en 2012.
© THOMAS SAMSON / AFP PHOTO

Marché de l’art

La bonne santé du marché de la peinture aborigène

Célébrée aujourd’hui par le Musée d’ethnographie de Genève, et demain par la Fondation Pierre Arnaud de Lens Crans-Montana, la peinture aborigène l’est aussi par le marché de l’art international. Sa cote a connu une nette progression depuis trente ans en dépit du tassement enregistré depuis 2007

Constellation de points, prolifération de cercles, explosion de couleurs psychédéliques, labyrinthes de signes et de symboles rituels. La peinture aborigène, art des «rêveurs» de la savane et des déserts australiens, fascine les Occidentaux qui lui ouvrent de plus en plus fréquemment les portes de leurs musées, à l’occasion d’expositions, et de leurs intérieurs.

La vitalité de ce marché, en très forte progression depuis trente ans, confirme cet engouement pour l’art aborigène. Le produit des ventes spécialisées, qui ne dépassait pas les 18 millions de dollars australiens en 1989, est passé à 60 millions en 1997, 200 millions en 2002 et 300 millions en 2011.

L’intérêt pour l’art aborigène a été stimulé par la mise en place, en 1997, de ventes aux enchères spécialisées – et très médiatisées – par Sotheby’s Australie, à Melbourne, sous la houlette de l’expert Tim Klingender. Depuis près de dix ans, des ventes spécialisées ont lieu également en Europe, à Paris (chez Artcurial depuis 2008, et chez Millon depuis 2013) et à Londres depuis 2015 chez Sotheby’s.

Remontée des prix

Le pic du marché, en 2007, a été suivi d’une période de forte baisse du chiffre d’affaires des maisons de ventes aux enchères qui s’explique à la fois par les retombées de la crise financière mais aussi par la suppression, en 2010, des incitations fiscales mises en place par le gouvernement australien. «Beaucoup de galeries ont fermé en Australie depuis 2007», souligne le marchand parisien Nicolas Andrin (Aborigène Galerie) qui organise, cet automne, une exposition sur «Les derniers grands initiés».

«On observe aujourd’hui une remontée des prix. Nous avons obtenu de nouveaux records dans toutes les catégories», tempère, de son côté, Tim Klingender.

Lire aussi: L’art aborigène, plus affranchi que jamais

Avant la crise, la progression du marché de la peinture aborigène a été très soutenue. Des exemples? Le chiffre d’affaires réalisé en ventes publiques, sur ce segment, a été multiplié par six entre 1997 et 2003 selon une étude d’Artprice. En juin 1997, Water Dreaming at Kalipinypa, une œuvre de 1972 (80 x 75 cm) de Johnny Warangkula Tjupurrula, est partie à 125 000 euros chez Sotheby’s Australie. Trois ans plus tard, en 2000, l’œuvre s’est envolée à 270 000 euros chez le même auctioneer.

La barre du million de dollars dépassée

Sur les quelque 5600 artistes aborigènes ou originaires du détroit de Torres recensés, dix-sept se partageaient, entre 1997 et 2008, 66% du produit des ventes aux enchères. Parmi ces superstars du marché figurent notamment Rover Thomas, Emily Kame Kngwarreye, Clifford Possum Tjapaltjarri, Mick Namarari Tjapaltjarri et Shorty Lungkata Ttjungarrayi.

En 2004, pour la première fois, puis en 2007, une poignée d’entre eux a dépassé la barre du million de dollars. Si l’on écarte ces records, on observe que la plupart des transactions se font dans une fourchette de prix allant de 3000 à 25 000 euros, en fonction du format de l’œuvre, de sa qualité, de sa provenance et de la réputation de l’artiste.

Nés dans les années 1920 à 1940, ces artistes les plus recherchés appartiennent à la première génération de peintres aborigènes, celle qui est à l’origine de l’émergence de la peinture acrylique du désert.

Promoteurs culturels

C’est en 1971-1972 à Papunya, à 150 kilomètres au nord-ouest d’Alice Springs, en Australie centrale, que le langage visuel aborigène, qui ne s’exprimait jusque-là que de façon éphémère et dissimulée – sur la pierre, le sable, les objets cultuels et le corps – au cours de cérémonies rituelles, s’inscrit pour la première fois sous la forme de peintures sur des panneaux d’aggloméré. Puis sur des toiles au début des années 1980.

C’est dans ces années-là, à Papunya, qu’est née également la première coopérative, ou centre d’art. L’Australie en compte aujourd’hui une centaine financée par l’Australia Council for the Arts, l’équivalent du ministère de la culture. Leur mission? Promouvoir le développement des arts aborigènes, et de la peinture en particulier, de façon à favoriser l’indépendance économique des communautés isolées.

Dans chacun de ces centres d’art, un coordinateur se charge de distribuer des fournitures aux artistes et de collecter les œuvres achevées. C’est lui qui, en concertation avec l’artiste, fixe le prix de l’œuvre. La majorité des artistes aborigènes vendent aujourd’hui leurs toiles par l’intermédiaire de ces structures.

Une charte éthique

Parallèlement, un marché privé s’est développé en Australie dès la fin des années 1970, puis en Europe et aux Etats-Unis dans les années 1990. Les premières peintures, qui se négociaient au départ quelques centaines de dollars australiens, ont atteint rapidement les 10 000 dollars pièce au début des années 1990.

Attirés par des perspectives de gains, des négociants peu scrupuleux, les carpets baggers (marchands de tapis), ont encouragé des artistes, en quête de ressources financières, à surproduire, à la chaîne, des tableaux de médiocre qualité. Pour tenter d’assainir le marché et de lutter contre ces dérives, une charte éthique, The Indigenous Art Code, a été établie en 2009.

Lors de la transaction, le collectionneur doit obtenir un certificat d’authenticité délivré par le centre d’art ou la galerie spécialisée. Celui-ci précise la biographie de l’artiste et donne quelques explications sur le mythe relaté par la peinture. «Renseignez-vous également sur la provenance de l’œuvre: quand a-t-elle été réalisée, où et comment est-elle arrivée entre les mains du vendeur?» recommande Stéphane Jacob, galeriste et expert parisien en art aborigène depuis 1997.

Message très actuel

Le stock d’œuvres majeures, produites par les artistes de la première génération, ayant tendance à se tarir, les ventes publiques ont connu, ces dernières années, un affaissement de la demande qui s’est traduit par un taux plus élevé de pièces ravalées. On observe néanmoins aujourd’hui un renouveau de la peinture aborigène avec des artistes plus jeunes comme Abie Loy Kemarre (née en 1972) ou David Walbidi (né en 1983) dont les œuvres se négocient entre 3000 et 10 000 euros pour la première et entre 4000 et plus de 25 000 euros pour le second.

Ces peintures, porteuses d’un message très actuel (préservation de l’environnement, défense de la culture et de l’identité des populations autochtones), ont longtemps été confinées dans des collections ethnographiques. Elles commencent, aujourd’hui, à intégrer les départements art moderne et contemporain des grands musées comme le MET qui vient d’accueillir, à l’issu d’un don, un ensemble de six peintures aborigènes. La reconnaissance est en marche.

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