Plutôt louche ce quartier des Pâquis, à en croire les guides destinés au touriste global. «Geneva’s red-light district», comme l’appelle le Lonely Planet, est même jugé peu recommandable par Wikitravel, qui déconseille à ses lecteurs de traîner dans le secteur de la gare dès la tombée de la nuit. Or les Pâquis s’étendent, justement, de la gare de Cornavin jusqu’au bord du lac, soit des rues chaudes jusqu’au luxe insolent des grands hôtels qui bordent le quai du Mont-Blanc. Le quartier a si mauvaise réputation que les responsables politiques y mènent une expérience pilote de caméras de surveillance multiples.

Que vous soyez client de prostituées, habitué d’un des nombreux restaurants ou bars, consommateur de cocaïne régulier ou occasionnel, fêtard innocent ou bagarreur de rue des petits matins éthyliques, la police vous observe 20 heures sur 24 grâce à une trentaine de caméras. Pourtant, nombre des habitants des Pâquis vous diront que, malgré ses bars douteux, ses dealers et ses prostituées en vitrine ou sur le trottoir, le quartier a quelque chose d’aussi attachant que vivant.

«Je ne comprends pas que quelqu’un puisse se sentir en danger aux Pâquis, à cause des prostituées ou des dealers, qui n’ont aucun intérêt à ce que ça tourne mal», dit l’écrivain Max Lobe, qui habite en plein cœur du quartier.

«39 rue de Berne»

Ce Camerounais, né en 1986, venu faire ses études en Suisse, mène depuis quelques années une carrière littéraire remarquée (La Trinité bantoue, Confidences). Le premier coup d’éclat de Max Lobe, le livre avec lequel il a remporté le Roman des Romands, ce prix décerné par les écoliers suisses romands, s’intitule 39 rue de Berne, du nom d’une fameuse artère des Pâquis. Il y raconte la vie de Dipita, jeune garçon né d’une très jeune femme venue clandestinement d’Afrique et forcée de faire le trottoir à Genève. Lui et sa mère vivent au 39, rue de Berne, qui est aussi le siège de l’AFP, l’Association des filles des Pâquis.

On rejoint Max Lobe au Golestan, rue de Monthoux, son quartier général en matière d’interview et de déjeuner. On y mange iranien, avec vue sur la rue de Fribourg, qui elle-même offre une multitude de saveurs, de la Chine à l’Espagne, en passant par l’Ethiopie, le Pakistan et le Liban. De là, nous descendons la rue pour tourner au coin du Palais Mascotte – un ancien bar d’entraîneuses célèbre dans tout Genève, aujourd’hui discothèque – vers la fameuse rue de Berne.

Pim! Pim! Pim!

Voici comment Max Lobe la décrit, dans 39 rue de Berne: «Pour me calmer, j’ouvris la fenêtre de la cuisine et plongeai ma tête dans le boucan de la rue de Berne. Des voitures se disputaient la chaussée étroite au point d’en venir à réclamer une partie du trottoir aux piétons: «Pim! Pim! Pim! Casse-toi pauvre con! – mais c’est le trottoir ici, imbécile!»: des klaxons retentissaient en apportant encore plus de rythme à cette rue déjà assez bruyante: les kébaberies grillaient encore plus de viande de porc pour leurs clients aussi affamés qu’idiots; les petits commerces des Sri-Lankais continuaient d’écouler de l’alcool, et même beaucoup d’alcool, malgré l’interdiction d’en vendre après neuf heures du soir («ben, on s’en fout!»); des bars accueillaient des clients tantôt satrapes bon chic bon genre […] tantôt malheureux mythos sans un seul mbongo; une rangée de mecs beurs se brûlaient les poumons […]; des hommes et des femmes, le visage long, s’impatientaient devant les buanderies payantes; les dealers – oh! que j’allais les oublier, ces types-là! – calculaient leurs clients comme un fauve sa proie; et bien sûr les wolowoss, certaines perchées sur leurs très hauts talons à la Lady Gaga, d’autres assises sur des tabourets, attendaient tranquilles-tranquilles leurs clients.»

Trottinette

Des couleurs et du bruit, donc! Beaucoup de bruit. Mais pas autant qu’à Douala, assure Max Lobe. «A Douala, ça vit nuit et jour. Et il y a dix fois plus d’habitants qu’à Genève. Ici, c’est vrai, il y a du bruit, mais c’est acceptable. A Douala, tu comprends vraiment ce que c’est que le bruit!» Max Lobe est arrivé aux Pâquis en 2011, «un hasard, une sous-location». Avec son ami, il s’installe au 21, rue de Berne. «Je me suis dit: voilà un autre monde. Je débarquais de Nyon, où après 20h, il n’y avait pas deux chats en route.»

Le loyer du 21 augmente, mais pas la surface du logis. Max Lobe et son compagnon se mettent donc en quête d’un nouvel appartement: «Nous voulions absolument rester dans le quartier. L’idée était aussi, pour nous, qui n’avons ni voiture, ni vélo, ni trottinette…, d’être proches de la gare.» Vœu exaucé. L’écrivain s’installe à deux pas de là, rue Sismondi. Nous passons sous ses fenêtres. Le photographe se fait discret. Ici, les filles sont chez elles.

Pimenterie

Dès son arrivée, les Pâquis ont été un lieu d’inspiration et d’écriture pour Max Lobe. «Quand j’ai écrit 39 rue de Berne, je sortais d’une rupture amoureuse. J’étais choqué, émerveillé, troublé par cet endroit. Jamais en Suisse, je n’avais vu ça. Au début d’ailleurs, je n’y voyais que les dealers et les prostituées. Je n’ai pas eu besoin de me documenter beaucoup sur ce qui se passait. On a tellement d’histoire de ce genre dans les communautés africaines… On entend toujours dire que telle ou telle fille vend le piment, que c’est une pimentière, qu’elle est dans la pimenterie. Le piment, c’est le sexe féminin, bien sûr.»

Aujourd’hui, Max Lobe voit bien d’autres choses dans ces rues que leur surface canaille. «La vraie Genève internationale, dit-il, est ici, aux Pâquis. C’est aussi un quartier où vivent beaucoup de bobos écolos, comme moi, qui aiment bien se frotter à la vie des vrais gens, pour se persuader qu’ils ont les pieds sur terre.» Il tend le bras et montre une vitrine condamnée. «L’Aiglon, un bar-restaurant où j’allais beaucoup. Il a fermé. Et ce n’est pas le seul. Beaucoup d’autres bars, de clubs ferment. Je crois que le tout sécuritaire voulu par Pierre Maudet est train de tuer le quartier. Et je ne suis pas d’accord. Maintenant, le vrai quartier chaud, c’est plutôt à Plainpalais, où on peut s’amuser sans tomber dans l’œil vidéo d’un policier. Ce qui ne change pas ici, en revanche, c’est le bruit. Il n’y a plus de bars, mais les gens s’alcoolisent toujours autant, crient et se tapent dessus dans la rue.»

Dolce vita

Max Lobe nous entraîne un peu plus à l’intérieur du quartier, vers des lieux qu’il aime fréquenter. La petite place rue de Zurich, devant le temple de Pâquis, où se trouve un Espace solidaire qui accueille des migrants, notamment. C’est l’été. Des bancs. «Ici, il y a quelque chose de la dolce vita», dit l’écrivain. Nous voici dans la cour de l’école, un peu plus loin, qui est aussi la Maison de quartier. Une partie de foot multicolore bat son plein: «Regardez ces enfants qui viennent de partout! C’est aussi ça Genève. Une ville sociale, internationale, qui donne de la place aux associations, aux activités, aux théâtres, aux bibliothèques!»

Preuve que le quartier est vivant, divers, ouvert, il pointe l’association Dialogai non loin de l’école: «Je trouve que c’est une très bonne chose, dit Max Lobe. Les enfants doivent savoir que cela existe aussi.» Dans la même rue, le Silencio fait mentir son nom derrière ses portes noires. Ce club nocturne fait danser les noctambules et accueille tous les deux mois une Azianight formidable aux rythmes de l’afrobeat, dit le romancier.

Verdure

En descendant vers le lac, voici la place de la Navigation et la rue du Léman, en partie piétonne. C’est un lieu de rendez-vous avant d’aller aux Bains des Pâquis, cette plage en ville, qui, elle, contrairement au quartier qui porte son nom, est chaudement recommandée aux touristes globaux, tout comme les gelaterie italiennes devant lesquelles on fait la queue le long de la rue des Pâquis. Pour finir cette balade qui nous a menés des coins canailles vers la dolce vita pâquisarde, Max Lobe nous entraîne vers un lieu discret et verdoyant, où finir les nuits d’été.

Tout près du lac, derrière les grands hôtels, près de l’avenue des Alpes et la gare routière, se cache le square du Mont-Blanc. Enserré dans les immeubles chics, il étale ses pelouses et ses arbres. Un lieu, dit Max Lobe, où fumer, où rêver, où parler entre amis jusqu’au bout de la nuit des Pâquis.


Max Lobe, 39 rue de Berne, Zoé, 192 p.

Et aussi: