Vernayaz, le train s’arrête. Entre Saint-Maurice et Martigny, juste avant le coude du Rhône. Jérôme Meizoz nous attend sur le quai, vélo à la main. Le soleil tape sur la plaine, blanche de chaleur. C’est toujours troublant de se retrouver dans un lieu que l’on a imaginé. Un peu comme de rencontrer quelqu’un après l’avoir rêvé à partir de sa voix. Vernayaz est le village où a grandi l’écrivain. C’est aussi la source et le décor de tous ses livres. Sans que jamais le nom du village ne soit énoncé.

Aujourd’hui, Jérôme Meizoz ne vit plus là mais y revient chaque week-end. A sa façon de le dire, on devine la nécessité, l’aimantation. Professeur de littérature française à l’Université de Lausanne, ses écrits ont d’abord été des travaux de recherche: thèse sur le Roman oral, essais sur Jean-Marc Lovay, Ramuz, Chappaz. Jusqu’à un soir d’hiver de 1996, dans une épicerie d’Evolène.

Une petite fille s’est mise à parler

Ce soir-là, une petite fille s’est dirigée vers la caisse et s’est mise à parler en patois. Les mots coulaient et Jérôme Meizoz, sonné, n’en croyait pas ses oreilles. Sa mère ne parlait plus le patois mais elle le comprenait et plusieurs mots revenaient sans cesse, formant la musique de l’enfance. Comme «sintchonner» dont le sens recoupe plus ou moins celui de câliner. Le jeune homme, devenu brillant étudiant, dévoué par métier au Bon français, la langue de la raison, entendait là des sons enfouis, contenus, échos de la langue de la mère, brutalement disparue quand il avait neuf ans.

Dominants, dominés

Jérôme Meizoz comprend alors que l’écriture peut aussi mettre à nu les rivières émotionnelles endiguées, comme ce Rhône difficilement dompté qui coule maintenant à flanc de montagne, au-delà de l’autoroute. Les mots peuvent peut-être dénouer une histoire familiale figée par les deuils successifs. Ecrire pour établir des ponts entre les mondes: le village et la ville, le patois et le français, les cultivateurs et les cultivés, les dominants et les dominés.

Modernité vaguement laïque

Ce sera «Morts ou vifs», premier texte personnel, en 1999 (Zoé). Vernayaz y apparaît comme le «village d’ombre»: «c’est un village-araignée, tendu de fils à haute tension, traversé, percé de voies de communication, train et routes». Et en effet, le village se tient pile entre les voies ferrées et l’autoroute un peu plus loin. Avant l’endiguement du Rhône, le fleuve prenait ses aises dans la vallée. A la sortie du village, des îles surnageaient. La plaine était le pâturage de Salvan-Ville, à 900 mètres d’altitude. L’arrière-grand-père descendait les bêtes. En 1912, Vernayaz s’est détaché du haut pour devenir la plus jeune commune du Valais. Les habitants ont alors perdu petit à petit leurs attaches de paysans de montagne pour une «modernité vaguement laïque et industrielle».

Fraîcheur du bistro

Dans la fraîcheur du bistro, l’heure du repas s’étire. Un vieux monsieur et son épouse quittent leur table et se dirigent vers la sortie. «Un de mes personnages», chuchote l’écrivain, en désignant le vieil homme. «Wilfried» apparaît dans Séismes (2013), roman d’un adolescent qui réussit à s’extraire des lois du village. «A 17 ans, il a été enrôlé par la Wehrmacht et envoyé sur le front russe. Il a été grièvement blessé à la tête par un obus. Il a presque 90 ans aujourd’hui.» Le personnage disparaît sous le soleil.

Ouvriers africains

On se trouve dans le quartier de la gare, celui du grand-père mécanicien CFF. Depuis le début du XXe siècle, Vernayaz est un haut lieu de la production d’électricité. Une grande usine CFF, concentrait là, dès son ouverture en 1928, des ouvriers de toute la Suisse. «Tous socialistes». Comme le grand-père. Les «progressistes» d’un côté, le parti démocrate-chrétien de l’autre: des décennies de «micro-guerres» enfiévrées racontées dans Jours rouges (d’en bas, 2003).

Les turbines électriques se détachent au loin. On s’arrête devant une ancienne usine, désaffectée, imposante, où toute la famille est passée, pour le gagne-pain ou pour des jobs d’été. Juste à côté, demeurent les baraquements où logeaient les saisonniers italiens. «Je me souviens de la ségrégation qui les frappait. Aujourd’hui, ce sont les ouvriers agricoles africains qui connaissent ce sort. Ma conscience sociale est née ici.»

Abricotiers

Quartier de pavillons avec jardins. Quelques abricotiers, témoins des vergers qui s’étendaient là avant la construction de l’autoroute: «Vernayaz est un nœud de contradictions, un lieu où les forces se croisent. Entre l’ancien et le nouveau, entre la paysannerie et l’industrie, entre les progressistes et les conservateurs. C’est ce qui me pousse à écrire. Etant à la fois du dedans et du dehors, je peux faire l’ethnographie de ma tribu. J’ai été éduqué dans ce monde-là, dans ces croyances religieuses. C’est un endroit dur. Je suis fasciné par la façon dont les gens s’adaptent aux lieux.»

Les Sondzons, le nom intime

On approche des Sondzons, le quartier familial. L’adresse officielle est la Place du Pas, car les chevaux devaient y marcher au pas. Sondzons, les confins, le nom intime. La maison réunit l’ancienne grange et plusieurs bâtiments rénovés. Jérôme Meizoz se souvient d’une photo de sa mère, dans les années 1930, alors petite fille en hardes et aux pieds nus dans la terre battue. «En 30 ans, sa génération est passée du Moyen Âge à l’ultra-modernité. C’est un choc dont certains ne se sont pas remis». A l’arrière, le séquoia et le pin maritime, immenses aujourd’hui, plantés après la mort du frère et de la mère.

Quelques rues plus loin, le Grand Hôtel où se pressaient les riches Anglais dans leur Grand Tour de l’Europe à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui fermé et utilisé pour des bureaux, l’établissement de luxe disposait d’un emplacement idéal, pile en face de l’entrée des Gorges du Trient, hautes de 200 mètres. Pour des revenus d’appoint, le grand-père maternel transportait avec son char les malles des touristes qui poursuivaient sur Chamonix. La guerre de 1914 a mis un terme à ce marché. «J’imagine parfois la rencontre de ces mondes, celui de mon grand-père et celui de ces Anglais…»

Vernayaz, «un lieu qui invite au départ»

L’autre grande attraction de Vernayaz, admirée par Rousseau, Goethe et Töpffer: la cascade de la Pissevache. Sur l’avenue principale, un couple de Japonais en revient, connaisseurs sans doute du passé autrement plus impressionnant de la chute d’eau. «Elle n’est plus que le souvenir de ce qu’elle a été. La construction du barrage de Salanfe au début des années 1950 a brisé son extraordinaire débit. L’écrivain Maurice de Zermatten s’était opposé à cette mutilation d’un patrimoine naturel célèbre.»

Avec ses routes et ses trains, Vernayaz est par excellence un «lieu qui invite au départ». Jérôme Meizoz y revient sans cesse. A marcher avec lui dans le décor de ses livres, on se rappelle combien la littérature augmente la vie, l’étire jusqu’à rendre apparent ce qui ne peut se voir ni se dire. Le train arrive. La vallée, dans la fin d’après-midi, est devenue dorée.