Le nouveau film de Martin Scorsese, Les Infiltrés (The Departed), sort mercredi. C'est un événement, comme tout bon Scorsese et nous y reviendrons en détail ce jour-là. Les acteurs y apparaissent au comble de leur talent: Jack Nicholson, Mark Wahlberg, Matt Damon, Martin Sheen et surtout Leonardo DiCaprio. Pourtant, lors d'une rencontre à Rome, le comédien prodige est sorti du cadre de la promotion pour dresser un portrait acerbe du système hollywoodien. Cet entretien inhabituel renferme un malaise. Celui d'une vedette qui, prise au piège de son pouvoir et des dizaines de projets qu'on lui propose chaque jour, se réfugie depuis cinq ans chez Scorsese ou Spielberg (Arrête-moi si tu peux) pour être bien certain de contribuer à de bons films. D'autres stars très nombreuses, comme George Clooney, ont suivi le chemin tracé par Clint Eastwood: devenir acteur, réalisateur et producteur.

Car Hollywood va mal. Et les pays cinématographiquement forts, comme la France, qui en appliquent toujours davantage les modèles, guère mieux. Visions à court terme plutôt que projets longuement mûris, recherches de contenus profitables plutôt que prises de risque: ces dix ou vingt dernières années, l'explosion des budgets et des cachets d'acteur a uniformisé toute la chaîne de création. La peur de l'échec a également fait exploser les coûts de promotion qui égalent désormais, dans bien des cas, les sommes dépensées pour la fabrication du film lui-même. Bref, Hollywood, Paris, mais pas seulement puisqu'on en entend également l'humeur dans le discours officiel sur le cinéma suisse qui émane de Berne actuellement, partagent un rêve: un cinéma qui soit plutôt une science qu'un art.

Le problème, ainsi que l'exprime Leonardo DiCaprio, c'est qu'il y a désormais peu de chance pour qu'un film personnel puisse se concrétiser dans des conditions confortables. Même le meilleur scénario du monde, le Citizen Kane de demain par exemple, a peu de chance d'être seulement lu par l'acteur ou le réalisateur qui pourraient en tirer un chef-d'œuvre. Lors de son départ de la présidence du studio Fox, Bill Mechanic avait brisé l'omertà: «Aujourd'hui, à Hollywood, avant même d'avoir lancé un projet, vous avez déjà investi 25 millions de dollars pour vous assurer que les acteurs qu'il vous faut pour attirer le public soient de la partie. A ce stade pourtant, votre scénario ne tient même pas la route Et là, soit vous arrêtez tout et les acteurs sont payés pour rien, soit vous continuez. Dans 99% des cas, on continue. Et dans 99% des cas, le film est une merde.»

Leonardo DiCaprio, George Clooney, Clint Eastwood résistent tous à leur manière. Et leurs films sont très facilement meilleurs que les autres. Parce que la majorité de leurs collègues, qu'il s'agisse d'un Harrison Ford et d'une Sharon Stone aux Etats-Unis ou d'un Jean Reno et d'un Gérard Depardieu en France, profitent, eux, du poids de leur notoriété. Ils savent qu'elle est actuellement, loin devant l'intérêt d'un scénario ou la qualité d'une mise en scène, l'unique anxiolytique des producteurs.