Lecture

Le «bookcrossing», ode aux livres nomades

Un recueil de poèmes déposé sur un banc au bord du lac, ou un roman que vous n’avez jamais pris le temps de lire, déniché dans une boîte à livres: le «bookcrossing» investit l’espace public pour diffuser le virus de la lecture

La belle n’est pas bête et elle le montre, notamment, avec des livres. L’actrice Emma Watson, à l’affiche du remake par Disney de son dessin animé, a profité de la promo mondiale pour mener divers combats chers à son cœur avec, en tête de liste, l’égalité des sexes. En témoignent ses interviews engagées et ses balades littéraires insolites. En semant des bouquins féministes dans les métros, les parcs, en les plaçant entre les mains de statues, la jeune Anglaise a encouragé des inconnu(e)s à rejoindre sa cause féministe, mais a également tenté d’encourager la lecture.

Si Emma Watson choisit les œuvres qu’elle sème dans la nature, le but principal du bookcrossing consiste à déposer des livres en tout genre dans des lieux publics. Il est possible de suivre le parcours de ces ouvrages grâce au site Bookcrossing.com, fondé en 2001. Sur cette plateforme, on inscrit un livre et on y appose une étiquette avec un numéro spécifique; ensuite, peu importe le lieu, peu importe le titre ou l’histoire qui se joue dans ses pages, on peut suivre ses pérégrinations. La bonne âme qui s’en empare peut signaler sa découverte sur le site consacré, y déposer une critique et engager une discussion avec d’autres lecteurs. L’expérience est donc au partage et à la promotion de la littérature. Et si le bouquin fait le tour du monde, c’est encore mieux.

Des boîtes à livres

La tendance a du mal à décoller en Suisse, du moins dans sa forme la plus pure: les livres abandonnés sur des bancs ou dans le bus sont assez rares, selon Jean-Philippe Pittet, responsable de la communication à la police de Lausanne, «mais des livres sont régulièrement oubliés dans des magasins ou à la poste, et ensuite ramenés au bureau des objets trouvés», précise-t-il. Les Suisses, trop responsables pour garder avec eux des ouvrages trouvés dans les lieux publics? «En 2016, on a ramené une centaine d’ouvrages dans nos bureaux, allant de la Bible à des bandes dessinées», ajoute Jean-Philippe Pittet. Un chiffre plutôt faible. Si les livres n’investissent guère la nature ou n’échouent pas aux objets trouvés, où vivent-ils leur seconde vie?

Décorée à la peinture jaune et noire, la boîte à livres de la rue Pré-du-Marché à Lausanne jouxte un pressing et un magasin de vêtements. L’intérieur y est étroit; la cabine téléphonique réhabilitée ne peut accueillir qu’une seule personne à la fois. A la place du combiné, des dizaines de bouquins garnissent des étagères en bois. Albums de photographie chinoise, romans en anglais, polars, quelques best-sellers… La sélection de la boîte à livres est aléatoire et varie au gré des lecteurs. Sylviane, retraitée, vérifie régulièrement si de nouveaux ouvrages y ont été déposés. Elle aime les enquêtes, les romans policiers ou historiques; aujourd’hui, elle a choisi un polar d’Elizabeth George.

Pas que des rats de bibliothèque

«Grâce à cet échange gratuit de livres, je fais des découvertes, je lis des œuvres que je n’aurais pas forcément achetées.» Récemment, Sylviane a apprécié La Fille du train, de Paula Hawkins, qu’elle avait trouvé neuf dans une de ces cabines. Une fois ses romans dévorés, elle les repose sur les étagères d’une boîte à livres, au Pré-du-Marché ou à Prilly, afin que d’autres lecteurs puissent en profiter. «J’aime le fait de partager, de faire voyager les livres», confie la sexagénaire.

Si ceux qui poussent les portes de ces lieux d’échange se décrivent plutôt comme des passionnés de lecture, ils ne sont pas tous des rats de bibliothèque. Pour Xavier Vasseur, l’initiateur de ce projet et président de l’association La Nuit de la Lecture, il s’agit surtout d’amener la lecture à ceux qui y sont réticents. «Parce qu’ils n’ont pas trouvé ce qui leur plaît ou parce que les livres coûtent trop cher, beaucoup de gens ne lisent pas ou plus. Je souhaite que ceux qui n’ont pas le profil puissent «rencontrer» la littérature.»

Quand il observe les utilisateurs des boîtes, Xavier Vasseur se surprend à remarquer des profils atypiques: «Il y a cette maman qui vient choisir des albums avec sa petite fille pour lui apprendre le partage, ou ce monsieur qui parle tout seul et vient prendre un roman de temps en temps… Je ne sais pas s’ils les lisent ou s’ils les laissent de côté, mais en tout cas, il y a un acte littéraire.»

Triporteurs et hamacs

Xavier Vasseur a eu l’idée de réhabiliter de vieilles cabines téléphoniques en 2014 et, depuis lors, une quinzaine de ces bibliothèques de rue ont vu le jour. «On a également mis en place un guide pour ceux qui souhaiteraient créer des boîtes à livres dans leur quartier, par exemple.»

Devant le succès du projet, l’association La Nuit de la Lecture souhaite innover: Xavier Vasseur et son équipe pensent à des «vélos à livres». Des bouquins qui voyageraient sur un deux-roues pour faire halte dans des parcs et sur des places publiques de Lausanne. «Il s’agirait d’un triporteur avec une bibliothèque en son centre et des hamacs tout autour, pour inciter les promeneurs à s’arrêter et lire un conte, un album pour enfant, un poème.» L’association aimerait pouvoir lancer ces «bibliomobiles» sur les routes dès cet été, et cherche aujourd’hui des financements publics. «Sur le principe, tout est prêt, mais le vélo en lui-même vaut près de 12 000 francs.»

Pour Xavier Vasseur, les «vélos à livres» représenteraient un nouveau moyen de faire voyager la littérature, et ce auprès d’un autre public: «Si on va à la bibliothèque ou à la librairie, c’est parce qu’on cherche un livre. Alors que si on tombe par hasard sur un vélo ou une cabine à livres, c’est une histoire de chance. On prend le bouquin, et on verra bien quelle en sera l’histoire.» 

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