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Cette fois, ce n’est pas Fox qui distribue le nouveau Borat. Il aurait été piquant que le groupe de cinéma naguère lié à Fox News, la chaîne porte-voix de Donald Trump, fasse rayonner le brûlot burlesque de Sacha Baron Cohen. Mais le capitalisme fait bien les choses: 20th Century Fox a été achetée par Disney, et de toute manière, Borat 2 est financé et diffusé par Amazon – dont le patron, Jeff Bezos, s’est offert le Washington Post.

Revoilà donc Borat Sagdiyev, le reporter de la TV du Kazakhstan qui, en 2006, avait été envoyé aux Etats-Unis pour se former, et avait tenté d’épouser Pamela Anderson, vue à la télé. Il revient dans Borat Subsequent Moviefilm: Delivery of Prodigious Bribe to American Regime for Make Benefit Once Glorious Nation of Kazakhstan – c’est le titre. Les efforts de Borat en 2006 ont conduit à une ruine de la réputation du pays, il a été envoyé au goulag. Il en est ressorti ces jours, car après le cauchemar du «président africain» Barack Obama, le Kazakhstan veut s’attacher les bonnes grâces de «McDonald Trump». Le plan repose sur le fait que Borat va offrir un singe savant au vice-président, Mike Pence.

La critique du «Temps» (assez sévère) du premier film: Borat, le Kazakh qui ne choque pas

Se suicider en se rendant dans une synagogue qui sera forcément attaquée

Bien sûr, rien ne se passe comme prévu. Borat se rend compte qu’il est une vedette aux Etats-Unis. Il doit donc se déguiser pour passer incognito. L’approche de Mike Pence tourne au désastre. Borat veut se rattraper sur Rudy Giuliani, l’ancien maire de New York et avocat du président.

Le singe a disparu. En revanche, sa fille mal-aimée a fait le trajet dans la cage. Borat tente de lui faire subir une opération esthétique car il s’est mis en tête que Rudy Giuliani aime les femmes «à forte capacité de production laitière». Mais la fille de 15 ans se rebelle, elle rejette le manuel de vie donné à toutes les filles par le Ministère kazakh de l’agriculture, lequel stipule par exemple que le vagin possède des dents et engloutit le corps entier de la jeune femme qui oserait le toucher. Révolte. Borat touche le fond. Il tente de se suicider en se rendant dans une synagogue déguisé en vrai Juif (à ses yeux), étant donné que ces lieux de culte sont forcément attaqués par des tueurs de masse…

Et ainsi de suite dans l’humour satirique du comédien. Depuis ses débuts de troubadour juif dérangeant, Sacha Baron Cohen a pris du galon. Il a convaincu comme acteur classique, dans la série The Spy puis dans Les Sept de Chicago, récemment mis en ligne par Netflix et visible dans des cinémas en Suisse romande. Il a voulu ressortir la moustache de son personnage de Borat, et cette forme de faux documentaire, en pleine campagne de réélection de «McDonald Trump». Le choix se défend, le résultat se révèle plaisant. Il est des spectateurs, dont l’auteur de ces lignes, qui ne se roulent pas par terre devant Borat, déjà durant le premier: on peut trouver que le format du film linéaire de 90 minutes dilue la force subversive de cet humour-là.

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Le cas Giuliani et des scènes glaçantes

Borat 2 a néanmoins ses moments forts. La séquence avec Rudy Giuliani ne cesse de faire le ramdam, avec intervention du président contre ce «sale type» qu’est Sacha Baron Cohen, explications de l’ancien maire, et, évidemment, clouage au pilori sur les réseaux. A bien voir et revoir la scène, rien n’indique qu’il y ait vraiment acte compromettant. Sacha Baron Cohen, en Borat, a plus ou moins volé au secours de l’avocat mis en cause par son film.

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Le film contient pourtant des moments plus puissants dans sa manière de piéger ses interlocuteurs – même s’ils acceptent ensuite leur présence au montage final. Ces minutes dans une clinique pour femmes connotée anti-avortement, avec ce médecin qui fait face à la demande de Borat «d’enlever l’enfant du corps» de sa fille (une énorme blague, on parle d’une figurine de gâteau avalée), alors que le père affirme que c’est lui «qui a mis là l’enfant»; le toubib dit qu’il faut «mettre cet aspect dans le passé», et se concentrer sur le fait que la vie est sacrée.

Ou le passage de Borat sur scène, par coup de génie et d’audace de l’acteur, dans une réunion de militants anti-mesures covid. Le spectateur d’Europe et d’ailleurs découvre la réalité de tels rassemblements, où l’on est loin du pistolet glissé en ceinture que l’on voit parfois lorsque, touriste, on se balade dans des foires des Etats du sud. Là, ce sont des gars portant treillis et fusil en bandoulière. Soudain, l’armada humoristique de Sacha Baron Cohen met le doigt sur le malaise national. Et pour ne pas perdre son registre burlesque, le métrage s’achève sur un twist sympathique.

Dans le tohu-bohu que provoque le film, il est une voix que l’on n’entend pas: celle du président du Kazakhstan. Contrairement à son prédécesseur en 2006, Kassym-Jomart Tokaïev, élu en 2019, n’a pas vociféré. Peut-être a-t-il compris qu’en cette année électorale et pandémique, personne ne l’écouterait.


«Borat Subsequent Moviefilm», de Jason Woliner, 1h36. Disponible sur Amazon Prime.