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A bord de «La Belle Sauvage», Philip Pullman retourne à la Poussière

Avec le premier volume d’une «Trilogie de la Poussière», l’écrivain britannique donne une suite à sa grande épopée, «A la Croisée des mondes». Empreint de considérations théologiques critiques, frotté de magie et plein de science, ce roman d’aventures pour la jeunesse a le pouvoir d’enchanter aussi les adultes

Lyra Belacqua, 12 ans, a grandi dans le décor ombreux du Jordan College, à Oxford. Inutile de consulter Google Maps: l’établissement n’existe pas de ce côté-ci de la réalité. L’orpheline vit dans un univers parallèle où, détail extraordinaire, chaque être humain est accompagné de son «daemon», soit la matérialisation de son âme sous forme animale. L’Eglise, appelée Magisterium, fait peser une chape de plomb sur la pensée.

A la recherche d’un ami kidnappé, Lyra se lance dans une quête qui l’entraîne au-delà du cercle polaire, dans les illuminations de l’aurore boréale, là où les particules élémentaires, cette Poussière que mentionne la Bible, peuvent se transfuser dans un autre plan de réalité… Pour le Magisterium, la Poussière est liée au péché originel; pour les savants, elle est le nom de ce qui arrive «quand la matière prend conscience d’elle-même».

Entre 1995 et 2000

Publiée entre 1995 et 2000, A la croisée des mondes brille d’un éclat singulier au rayon de la littérature fantastique. Entre Le Seigneur des anneaux, Peter Pan, Gormenghast, Les Annales du Disque-Monde et autres bizarreries produites par l’imaginaire anglais, ce vaste roman exaltant des réalités biseautées trouve son inspiration dans Paradise Lost, le poème épique que John Milton dédia à la chute de l’ange.

Destinée à la jeunesse, la trilogie de Philip Pullman refuse de prendre ses lecteurs pour des benêts en sucre. Elle les confronte à des dilemmes moraux, elle dénonce l’obscurantisme religieux, elle mêle les angoisses eschatologiques à celles qu’engendre le passage à l’âge adulte. «Certains thèmes, certains sujets sont trop vastes pour la littérature adulte; on ne peut les traiter de façon juste que dans les livres d’enfants», explique l’écrivain britannique. Il publie aujourd’hui La Belle Sauvage, premier volume d’une Trilogie de la Poussière, dont l’action se situe une décennie avant celle d'A la croisée des mondes.

Hyène mutilée

Malcolm Polstead, 11 ans, vit dans l’auberge que tiennent ses parents du côté d’Oxford. Sa fierté, c’est «La Belle Sauvage» (en français dans le texte), le canoë avec lequel, en compagnie de son daemon Asta, il explore les affluents de la Tamise. Après avoir trouvé un message secret dont le porteur est assassiné, il entre en contact avec Hannah Relf, une érudite spécialiste de l’aléthiomètre. Ce «lecteur de vérité» - une boussole dont les quatre aiguilles courent sur 36 symboles aux significations ambiguës - permet, à l’instar du Yijing ou du tarot, de trouver des réponses.

Non loin de l’auberge se dresse le prieuré de Rosamund. Les religieuses ont la garde de Lyra, une fillette de quelques mois qui serait le fruit des amours conflictuelles de Lord Asriel, fameux libre-penseur, et de la redoutable Mrs. Coulter, figure importante du Magisterium. Des hommes étranges, un ancien lord chancelier, des théologiens expérimentaux fréquentent le pub. Parmi eux, l’inquiétant Gérard Bonneville qui a pour daemon une hyène mutilée… Alimenté par des pluies incessantes, le niveau des eaux monte.

Jardin enseveli

Philip Pullman revient avec humilité dans le monde de Lyra. Les premières pages relèvent d’un réalisme tranquille à peine gauchi par d’imperceptibles différences. Dans la seconde partie, quand s’ouvrent les écluses du ciel, Malcolm, aidé par Alice, la fille de plonge, arrache Lyra aux griffes de la police religieuse. A bord de «La Belle Sauvage», les trois enfants et leurs daemon, Asta, Ben, Pantalaimon, dévalent des fleuves intranquilles tels les gosses de La Nuit du chasseur. Sur une Tamise écumante battue de pluies grises, ils sont traqués par les sbires du Magisterium et divers spectres.

Malcolm et Alice renvoient aux héros d’une littérature aux pages désormais jaunies, aux scouts de Prince Eric, aux bohémiens du Pays où l’on n’arrive jamais d’André Dhôtel. Ils connaissent la peur, le froid, la faim. Ils affrontent des dangers et assument des responsabilités qui les dépassent. Ils ne s’apprécient guère, Alice, 15 ans, étant une vraie teigne. Mais cette fille amère révèle dans l’adversité sa générosité et noue avec Malcolm une amitié indéfectible, que teinte un sentiment indéfinissable et troublant. Pour défendre leur vie, ils commettent un meurtre et savent que le remords les hantera à jamais.

Au cours de leur fuite en avant, les fugitifs empruntent un bief tangentiel à leur réalité. Ils font une embardée du côté du Vent dans les saules et autres territoires enchantés des contes et légendes britanniques. En Faërie, ils croisent une fée qui a pour daemon une nuée de papillons et un esprit de la rivière, ils débarquent tels des fantômes dans un «jardin enseveli» où se déroule une party chic.

Puissance de l’imagination

Philippe Pullman, 71 ans, ancien professeur à Oxford et Londres, a pour hobbies la menuiserie et la plantation d’arbres. Il proclame son attachement fervent au pouvoir des histoires: «L’éducation morale a quelque chose à voir avec notre façon de comprendre les histoires», «Nous avons besoin du «Il était une fois» pour toucher le cœur des gens»… Lord Asriel est incontestablement son porte-parole quand il décrète que «les histoires sont comme un nombre imaginaire, la racine carrée de –1. Sa vérité n’est pas avérée, mais on peut s’en servir pour calculer maintes choses qu’on n’aurait pu imaginer autrement.»

«L’auteur le plus dangereux de Grande-Bretagne»

Un éditorialiste conservateur anglais a écrit que Philip Pullman était «l’auteur le plus dangereux de Grande-Bretagne». Parce que ce petit-fils de pasteur affirme son athéisme et rappelle dans ses livres que «chaque religion monothéiste finit en persécutant les autres». La Belle Sauvage dénonce les exactions de la police religieuse, avatar de l’Inquisition, et de la Ligue de Saint-Alexander, un mouvement de jeunesse incitant ses membres à dénoncer les professeurs non créationnistes. En 2007, quand est sortie l’adaptation cinématographique ratée du premier volume d’A la Croisée des mondes, la Ligue catholique avait appelé au boycott de cette œuvre susceptible de «convaincre les enfants de ne pas croire en Dieu».

Parce qu’ils sont contemporains, on tend à comparer J. K. Rowling et Philip Pullman. Ils ont peu de points communs. La première a vendu 450 millions exemplaires de Harry Potter, quand le second plafonne à 20 millions. Sa consœur recycle l’imagerie la plus puérile des contes de fées, il procède à la grande unification du chamanisme et de la physique quantique. Elle donne une forme fantastique au mal; pour lui, il est inhérent à l’idéologie. Aux gobelets à queue de rat de Poudlard s’opposent donc «la grandeur, la noblesse, l’accablante ampleur et la puissance de l’imagination» héritées de Milton.


Philip Pullman, «La Belle Sauvage – La Trilogie de la Poussière, livre 1», trad. de l’anglais par Jean Esch, Gallimard, 542 p.

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