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roman

A bord d’un lit flottant

Où sommes-nous cette fois-ci dans «Tout là-bas avec Capolino», le nouveau roman de Jean-Marc Lovay? Dans un paysage presque chinois où il se passe beaucoup de choses qui restent irrésolues.

Genre: Roman
Qui ? Jean-Marc Lovay
Titre: Tout là-bas avec Capolino
Chez qui ? Zoé, 158 p.

Comment diable le lire? A chaque nouvel opus de Jean-Marc Lovay, on se pose la question devant cette prose aventureuse qui défie la raison critique. C’est encore le cas de Tout là-bas avec Capolino, histoire d’une «irrémédiable séparation» dont les lecteurs du Samedi Culturel ont pu découvrir les premières pages dans l’édition du 11 juillet dernier. Sur France Inter, le professeur au Collège de France Antoine Compagnon recommandait à ceux qui voulaient découvrir Proust cet été de lire une première fois La Recherche en entier très vite, car sinon on n’en vient pas à bout, puis de relire tel ou tel tome à leur gré, plus lentement, pour y découvrir à chaque fois de nouvelles beautés. Même s’il ne s’agit que de 150 pages (contre les 2400 proustiennes), la méthode ne vaut pas pour Lovay, qu’on ne peut lire vite, faute d’intrigue et parce qu’on ne glisse pas sur sa syntaxe: on s’y cramponne au contraire, comme à un rocher au-dessus de l’abîme. En tâchant de repérer çà et là les aspérités qui permettront de reprendre pied et de se frayer un semblant de chemin dans un récit où il se passe énormément de choses, mais qui restent irrésolues.

A première vue pourtant, on a affaire à une histoire plus simple (si pas moins folle) que celles qui l’ont précédée puisqu’elle ne compte que trois personnages, le narrateur, son frère ou son double Capolino (affectueux surnom signifiant petite tête) et la séduisante Djinjé. Composé de 47 fragments séparés par des astérisques, le récit s’ouvre comme un conte, à l’imparfait (temps qui désigne un état sans début ni fin), sur un début de phrase qui suggère d’emblée une antériorité: «C’était encore un jour…» Début de phrase repris dans une variante récapitulative peu avant la fin ouverte du récit, lequel brouille une dernière fois les pistes entre hier et demain, avant de se clore sur une salutation au conditionnel exprimant un futur espéré. On se rappelle l’usage splendide du subjonctif imparfait dans Le Convoi du colonel Fürst; c’est ici le règne du gérondif présent et passé, et surtout du participe présent et passé, souvent placé en attaque de paragraphe: «Ayant entendu un grincement qui grinçait…»

Où sommes-nous cette fois-ci, après la clinique Azoug d’Asile d’azur, et la maison de guérison des animaux de Réverbération (Zoé, 2002 et 2008)? Dans un paysage presque chinois, avec son vieux saule au bord d’un ruisseau, ses roseaux et sa passerelle. Une faune variée l’habite: faucon, pie, buse, geai, merle, pigeon, côté oiseaux, ainsi que toutes sortes de bêtes chantantes (grillons, grenouille), rampantes (couleuvre, ver de terre), rongeantes (campagnol, marmotte, lapin, blaireau), ailées (abeilles, papillon), sans oublier des fourmis rouges ni un «affamé poisson gobeur de moustiques-à-esprits». De cet endroit où Capolino aime venir méditer, «avec la concentration d’un noyau au centre de son fruit», on passe sans transition à la terrasse du magasin de remodelage des visages de Djinjé et à l’exigu cabanon où s’opère la grande affaire de l’inventeur Capolino, la transformation du lit à cordes en fabuleux lit flottant. D’autres objets ont une présence obsédante: une loupe rectangulaire qu’il s’agit de faire entrer dans un étui pour loupes rondes, la lanterne-qui-riait sous l’au­vent, les pyjamas rouges ou violets de Djinjé, les pinces à linge qui mériteraient une enquête pour savoir lequel des trois personnages est finalement allé les chercher au magasin, enfin le morceau de drap portant l’empreinte du visage de Capolino – qui évoque une image christique, grâce à tout un vocabulaire religieux: résurrection, salut, perdition, prophète, infini, éternité, immortalité, âme, envol, agenouillement, offrande, relique, adoration, paradis.

Grave et pince-sans-rire à la fois, Jean-Marc Lovay abandonne ici quelques-uns de ses tours de passe-passe, sans renoncer aux répétitions tourbillonnantes, à la réconciliation des contraires ni aux glissements sémantiques sur le mode de mûrir / mourir / pourrir. Cela au profit d’une émotion discrète devant la séparation et la mort; et d’une sensualité délicate à propos d’un sein apparaissant dans l’échancrure d’une robe bleue ou du visage d’une femme endormie, avec ses petites veines bleues qui bougent sous la peau des paupières, «semblables à des ruisseaux à peine réveillés sous la neige fondante…».

«Le Chant des oiseaux», dans le cadre de la Fureur de lire à Genève, lecture performance de textes de Jean-Marc Lovay par le chanteur Polar et le comédien Carlo Brandt, mercredi 23 sept. à 22h, Maison communale de Plainpalais (52, rue de Carouge, entrée libre).

«Avec la concentration d’un noyau au centre de son fruit»

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