Roman

Au bord de la mer, en Corée

Elisa Shua Dusapin signe un premier roman sur une rencontre manquée entre une jeune Coréenne et un dessinateur français. Tout en retenue et jeux d’échos, Hiver à Sokcho signe l’entrée en scène d’un nouveau talent

S’il était un tableau, le premier roman d’Elisa Shua Dusapin se présenterait dans un camaïeu de blancs: blanc perle, blanc mat, blanc crème, blanc neige, gris blanc… On verrait aussi, sur une table, des viscères de poisson, éclatant de rouges. Et une jeune fille, seule, au regard qui parle. La mer se ferait sentir, quelque part, proche. On l’a compris, «Hiver à Sotchko» déploie un climat, une atmosphère autant émotionnelle que physique, qui enveloppe le lecteur. Le balancement des phrases, les aplats de couleurs: le roman parle d’identités multiples, d’incommunicabilité, de solitude et de la Corée, à la fois décor et personnage.

Sokcho, station balnéaire de Corée du Sud, à soixante kilomètres de la frontière avec la Corée du Nord. Une jeune fille, la narratrice, travaille depuis peu dans une pension au standing médiocre. Nous sommes en plein hiver, les touristes ont déserté, à quelques exceptions près comme ce père qui accompagne sa fille au visage entièrement bandé après une opération de chirurgie esthétique. Le froid gèle les canalisations et les corps. La glace craquelle sous les pas. Celui qui vient déplacer les lignes de la routine, c’est un Français, Yan Kerrand, qui arrive à la pension un soir, «perdu dans un manteau de laine».

Effleurements et malentendus

Le roman s’ouvre par cette arrivée inopinée et la jeune fille, depuis la réception de l’hôtel, depuis les cuisines et bientôt au travers de la fine cloison qui sépare leurs deux chambres, guette les allées venues et les réactions de cet homme, dessinateur de bande-dessinée en panne d’inspiration, qui d’emblée l’intrigue et la trouble. Dans le huis clos de la pension, au gré d’un chassé-croisé fait d’effleurements, de malentendus et de demi-mots, ils passeront à côté l’un de l’autre, sans parvenir à se dire, ni à se lire. Quand la jeune fille peut enfin tourner les pages du carnet de dessins de Kerrand, il a déjà quitté Sokcho, laissant à peine quelques marques dans la neige comme une esquisse à peine commencée.

Tous deux avaient pourtant un langage à eux, le dessin pour lui, la cuisine pour elle. Les plats coréens constituent l’un des motifs récurrents du livre, à la fois expression de soi, moyen de se révéler sans besoin de parler mais aussi lourdeur, au sens propre comme au figuré, des traditions et du couvage maternel. Beaucoup d’autres motifs parcourent le roman et se répondent comme l’écho sur les parois d’une montagne.

Chirurgie esthétique

Ainsi le trait, la ligne, débordent bien souvent des feuilles du dessinateur pour s’échapper dans le paysage et l’écriture même. L’obsession de la chirurgie esthétique, ce nouveau dessin de soi, cette quête du trait parfait, habitent ainsi tout l’entourage de la narratrice, de sa mère à son petit ami mannequin. La narratrice, qui parle à la première personne, dessine du regard cet homme qui s’échappe (et que nous ne percevons que par elle). Lui, dans sa chambre, dessine sans relâche, sans que l’on sache vraiment s’il croque les traits de la jeune fille, ce dont elle rêve.

Au motif du trait répond celui de la frontière. Celle évidemment entre les deux Corée, massive, lourde de sang. Celle, invisible mais tenace, entre les êtres. Face à ces lignes nettes se déploient le flou des identités et des histoires personnelles. De mère coréenne et de père français, le personnage est à la fois au-dehors et au-dedans, de la langue, des habitudes, des traditions coréennes. Elle a étudié la littérature française mais n’a encore jamais été en France. Elisa Shua Dusapin a inversé sa situation à elle: de mère coréenne et de père français, elle a grandi à Porrentruy sans que la Corée n’occupe beaucoup de place dans son enfance. Ce n’est que récemment que la jeune écrivaine, diplômée de l’Institut littéraire de Bienne, a fait le voyage vers le pays de sa mère. «Hiver à Sokcho» est en partie le fruit de cette découverte.

Sensuel et retenu et pour ces raisons mêmes érotique quoique d’un érotisme d’hiver, jouant sans cesse sur le caché et le nu, «Hiver à Sokcho» marque l’entrée en scène d’un nouveau talent.


Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, Zoé, 140p.

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