Le Border: une ville, ses marges, surtout, ses frontières, ses limites qui bordent, débordent, dans un fameux bordel que Jacques Houssay aborde dans un premier roman qui résonne comme une chanson: «Nous, ceux du Border qui s’étend de la zone du fret à l’autoroute de l’ouest, de l’usine de papier au parc des nations. Border, barrière de corail, récif.»

Sa chronique est chantée par le Scribouilleur. Une partie de sa vie se consacre à recevoir dans son «office» ceux qui cherchent une écoute. Il les accompagne dans les formulaires, les papiers administratifs dont il maîtrise un peu mieux les codes, mais il est comme eux, perdu dans la jungle des villes, entre clopes, canettes de bière, joints et dérive métaphysique.

Et surtout, dans ses carnets, il déroule depuis toujours, «bon qu’à ça», la ligne verte de son écriture – riffs de guitare, Bartok et Bashung, Iggy Pop et Janacek en bande-son. Et réminiscences mythologiques ou littéraires qui se glissent dans les craquelures du bitume: comédien, travailleur social, veilleur de nuit, barman… L’auteur a longtemps été libraire, les lecteurs qui fréquentent la Librairie du Boulevard à Genève se souviennent de son enthousiasme de «militant du partage».

Myriade d’histoires

Il a pris le risque de passer de l’autre côté du miroir des mots. Sur le Border, «il n’y a pas d’histoire à raconter, pas plus qu’il n’y a d’espoir» mais il y a une myriade d’histoires, celles des habitants qui n’existent que par leur surnom – Ecureuil, Misérable, le Jamaïcain, Funambule, et jusqu’à ce chat-qui-aime-les-mangues – à l’exception de Jeanne la muette, petite Ophélie qui saute au lieu de parler et finit par s’envoler.

Border s’évade souvent de la chronique réaliste pour se faire poème, dans une langue rythmée, scandée, imagée. Car ce roman est aussi un film, avec ses gros plans, son attention aux lumières, sa poésie des usines en ruine et des destinées tordues, cruauté et tendresse. Scribouilleur arpente le Border, le contemple du haut d’une grue, le scrute au ras du sol, tend l’oreille à l’éternelle mélopée: «Reproches. Travail. Salaire. Loyer. Argent. Ça médit. Ça critique. Drague. Insulte. Nous, on peut pas parler. On marche.»

Demande d’amour

Romantiques, certainement, ces échos d’un monde en demande d’amour «et de l’amour, il n’y en a pas», constate le scribe. Pourtant, il jaillit de partout, en étincelles. Souvent incendiaires, tueuses, mais aussi fraternelles, sensuelles, affectueuses. Le Border parfois déborde, d’émotions, d’images, de mots, mais ce débordement en fait aussi le charme.


Jacques Houssay, «Border», Le Nouvel Attila, 200 p.