Boris Berezovski aime surprendre son public. Il a changé son programme au moins quatre fois – si ce n’est plus - avant son récital vendredi dernier à la Salle del Castillo de Vevey. On devait entendre la Suite 1922 de Hindemith, on a eu droit à la Sonate «Waldstein» de Beethoven, qu’il a attaquée sans même l’annoncer. L’effet de surprise était réussi, jusqu’à dérouter l’assistance.

Lavaux Classic s’est achevé ce week-end avec notamment plusieurs récitals de piano. Le festival fondé par Jean-Christophe de Vries enregistre une légère baisse de fréquentation par rapport à l’an dernier. Avec quelque 6500 spectateurs contre un peu plus de 7000 en 2015, ce n’est pas un désastre. Les organisateurs expliquent ce résultat «en raison d’une météo capricieuse pour la saison et d’un public insuffisant pour le premier essai de concerts à Vevey». Anciennement appelé Cully Classique, le festival a élargi ses frontières à toute la région de Lavaux, et il est peut-être normal que les soirées données à la Salle del Castillo (surtout lors du second week-end qui coïncide avec les grands départs en vacances) n’aient pas encore fait le plein.

Boris Berezovski, lui, n’a pas eu l’air trop inquiet de voir une salle quelque peu clairsemée pour son récital vendredi soir. Sa Sonate «Waldstein» est à l’image de son tempérament: rapide, roborative, sans trop de se poser de questions existentielles. Tout cela avance à un tempo serré, avec une virtuosité percussive, très rythmée, un peu «arrachée» comme s’il taillait le son au burin. Par instants, il s’autorise un peu plus de poésie, comme dans l’exposé du deuxième thème dans le premier mouvement, sobre et chantant, mais ce piano-là ne sonne pas très viennois. La part plus métaphysique de l’oeuvre lui échappe, y compris dans le court mouvement médian. Brillant, mais un peu creux.

Le pianiste russe paraît plus à son affaire dans la Sonate de Stravinski et la Sonate de Bartók. Les jeux rythmiques et la clarté de la polyphonie impressionnent – tout cela porté par une aisance pianistique sans faille. Certes, il ne se prive pas de jouer fort, avec des traits tranchants, acérés, mais cette esthétique colle aux oeuvres. Boris Berezovski est par ailleurs apte à développer un toucher subtil, coloré, comme il l’a prouvé dans cette Dumka de Tchaïkovski (suivie de pièces tirées des Saisons) ou trois Pièces lyriques de Grieg. Là où il sort le grand jeu, c’est dans Petrouchka de Stravinski. On y trouve l’énergie, la sauvagerie, mais aussi une grande maîtrise des plans séquentiels. Le public a fini par réserver une standing ovation au virtuose.

Lucas Debargue, pianiste français de 25 ans, a tout d’un écorché vif. Il a beaucoup fait parler de lui l’an dernier au Concours Tchaïkovski de Moscou. Classé quatrième à la finale, mais plébiscité par le public qui l’a adoré, c’est une forte personnalité. Anxieux, nerveux, très intelligent, il aime les oeuvres complexes aux frontières entre les ténèbres et la lumière. La Sonate de Liszt impressionne par la conception globale qu’il en a. Lucas Debargue (qui a demandé à ce qu’on n’applaudisse pas entre les oeuvres) sait exactement où il va, enchaînant section après section avec une conscience aiguë de l’architecture à l’arrière-plan. Son jeu est très analytique (notamment dans la section fuguée); on le sent tendu au départ, mais il parvient à laisser surgir le lyrisme sublime de cette musique.

Hélas, le pianiste ne tient pas assez compte de l’acoustique très résonante du Temple de Cully, ce qui a pour conséquence un jeu très sonore qui paraît un peu agressif dans les fortissimos (surtout aux premiers rangs de l’église). Gaspard de la Nuit, l’un de ses chevaux de bataille, séduit par la splendeur des sonorités dans «Ondine», la maîtrise des plans sonores dans «Le Gibet» et une virtuosité au scalpel dans «Scarbo». La 4e Sonate de Scriabine lui va admirablement, à nouveau très bien rendue dans son mélange de lyrisme évanescent et de virtuosité incandescente. Nul doute que c’est un talent qui s’exprime. Une personnalité brillante, mais passablement tourmentée qui devra apprendre à canaliser sa nervosité.