Se retourner sur l’année, c’est me rappeler vingt-six enfants, de 6 à 12 ans, au pied d’un mur vertigineux. Ils s’égaillent comme des oiseaux fous, non, des chauves-souris ramenées à la lumière d’un coup. Le chorégraphe français Boris Charmatz a voulu cette fugue à la fin d’Enfant, pièce qui ouvre le Festival d’Avignon, jeudi 7 juillet.

Se retourner sur 2011, ce n’est donc pas s’arrêter sur Sur le concept du visage du Christ de Romeo Castellucci ou sur Golgota picnic de Rodrigo Garcia. Dans les deux cas, la figure christique est maculée, l’iconographie chrétienne détournée. Scandale aux portes du théâtre: des chrétiens s’indignent, des voix s’élèvent pour défendre la liberté des artistes.

Non, ce qui revient dans la mémoire, c’est l’enfance telle qu’on ne la voit jamais en scène. Boris Charmatz, 38 ans, conçoit un spectacle qui est d’abord une levée de corps. Ce qui l’intéresse, c’est le poids de l’enfance, poids physique, poids de la rêverie et du désir quand il est informulé.

Que voit-on? En préambule, une grue soulève une poupée: c’est en vérité une fillette qui dort. Plus tard, des hommes et des femmes en noir – des marionnettistes du bunraku, dirait-on – déplacent des garçons et des filles ensommeillés, comme si c’était des poupées de son. A un moment, les porteurs se constituent en essaim et se passent leurs fardeaux, comme si c’était des angelots morts qu’ils voulaient ressusciter.

Si ce cérémonial marque, c’est qu’il substitue au cliché dominant de l’enfant tyran ou victime un autre imaginaire. Adultes et enfants se touchent ici, non pas en toute innocence, mais en toute intelligence. Ils pactisent à vue. Leur jeu suspend les discours attendus. Il n’assène rien, il ouvre sur une nuit sacrée. Boris Charmatz cultive une liberté de pensée et de manœuvre précieuse, celle du préau.