En janvier dernier, une fillette de 9 ans se jetait du cinquième étage d’un immeuble lyonnais. «Je me suis tuée à cause de nounou parce qu’elle se mêle des affaires de tout le monde», a-t-elle griffonné avant de sauter. Stupeur. Comment un enfant peut-il concevoir la mort? Boris Cyrulnik, théoricien de la résilience, élabore quelques pistes dans un rapport commandé par les autorités françaises et publié aujourd’hui chez Odile Jacob.

Le Temps: Les chiffres d’abord. Vous avancez un nombre de suicides d’enfants supérieur à ce que l’on entend habituellement en France. D’où vient la différence?

Boris Cyrulnik: J’évoque volontairement entre 30 et 100 suicides d’enfants par an parce que 30 sont reconnus comme tels mais que plusieurs dizaines d’autres s’y ajoutent. J’aurais pu aller jusqu’à 200. L’idée que je propose est que beaucoup d’accidents sont des morts par troubles cognitifs. Un enfant malheureux ne pense qu’à son malheur – violence familiale, viols… – et traite mal les informations qui lui permettraient de saisir la portée d’un acte comme se pencher à la fenêtre ou traverser une route en fermant les yeux. Il se laisse aller à la mort. Je pense à un petit patient qui jouait à marcher au bout des branches des arbres puis se laissait tomber. Il avait 6 ou 7 ans, c’est un miracle qu’il ne soit pas mort. On parle d’accident mais ce n’est pas le cas car ces enfants se sont mis eux-mêmes dans des situations provoquant la mort.

– Certes mais peut-on parler de suicides pour autant?

– Dans les pays en paix, la mort devient un mot adulte à l’âge de 7-9 ans. Dans les pays en guerre, cela intervient beaucoup plus tôt. Les enfants jouent avec le risque et se mettent à l’épreuve sans souhaiter la mort. «Si je réussis cela, mes parents ne divorceront pas.» La plupart des enfants qui se suicident ne sont pas des êtres suicidaires.

– Qu’en est-il du jeu du foulard?

– Ce jeu est souvent le fait de garçons issus de familles sans difficultés. C’est la même logique que mettre sa tête sous l’eau dans la baignoire ou marcher sur les raies des pavés, c’est un rituel obsessionnel qui permet de contrôler l’angoisse, un acte conjuratoire. «J’aurai une bonne note si…» Les enfants font cela car notre culture ne permet plus les rites d’accueil et d’initiation. Les Québécois les remettent d’ailleurs en place à l’école; les petits, portant les chapeaux carrés nord-américains, sont appelés un à un sur l’estrade. Ils sont intimidés et fiers. A la fin, on leur dit qu’ils sont désormais élèves de l’école et tous jettent leur coiffe en l’air.

– Le manque d’entourage est-il le principal problème des enfants suicidaires?

– Le mot fédérateur est «carence sensorielle». Je ne dis pas affective; des parents aimant leurs enfants mais étant bousculés par la vie peuvent développer des carences sensorielles chez leurs enfants. J’ai l’exemple d’une patiente ayant décidé de se consacrer pleinement à sa maman atteinte d’Alzheimer tandis que son mari s’occupait des petits. Une carence sensorielle précoce provoque des troubles neurologiques. Ces enfants-là ne savent pas contrôler leurs pulsions; ils peuvent sauter par la fenêtre parce que leurs parents se disputent. On sent lorsqu’un adolescent ne va pas, il est morose. Un enfant de 5 à 12 ans est frais, il joue et tout à coup il a une bouffée de malheur. La plupart des passages à l’acte sont provoqués par une querelle. Les enfants bien entourés entre la dernière semaine de grossesse et le premier mois de vie gèrent cela sans problème. Les autres non. Le suicide est une crise et non une fatalité. Un rien peut le provoquer mais aussi l’empêcher.

– Puisque cette carence a des effets physiques visibles, une sorte de dépistage serait-il imaginable?

– Oui, on le voit sans difficulté au scanner. Le cerveau se développe moins bien et capte mal la sérotonine, substance apaisante. Il suffit de réorganiser la niche sensorielle autour de l’enfant – en lui parlant, en jouant – pour voir en 24 à 48h son cerveau se remettre à fonctionner normalement. Cette résilience est possible toute la vie, mais est plus rapide chez les enfants.

– N’y a-t-il aucun signe avant-coureur chez un enfant suicidaire?

– Il y a souvent des contresens car les adultes ont du mal à penser qu’un enfant songe à la mort. Un petit ayant des difficultés à s’endormir ou se plaignant de maux de ventre peut être concerné mais le lien est rarement fait. C’est difficile; un enfant sur trois a mal au ventre avant d’aller à l’école.

– L’école semble être un important facteur d’angoisse.

– Oui, toutes les conditions sont réunies; en restant immobile des heures durant on prend conscience des problèmes et on ne peut pas les résoudre. L’immobilité physique est une torture pour les garçons. Les Européens du Nord ont ralenti le rythme scolaire. En Finlande, le nombre d’heures de cours a baissé de moitié et la durée des leçons a été ramenée à 30-40 minutes. Personne ne peut suivre une heure de cours; des études ont montré qu’après 20 minutes, les enfants sont au stade 2 de l’endormissement. Les Finlandais ont également retardé la notation des élèves. Ceux-ci s’identifient à la mauvaise note, bien qu’il n’y ait pas de corrélation entre résultats scolaires et intelligence. Au final, Helsinki a amélioré ses résultats au classement Pisa et diminué de 40% les suicides d’enfants en dix ans. La Corée du Sud l’a battu au dernier classement; ses résultats scolaires sont excellents mais la flèche des suicides grimpe raide. La pression y est terrible.

– Les enfants se suicident plus en Russie qu’en France, les filles sont plus touchées en Asie, les garçons en Occident. Avez-vous des explications?

– D’une manière générale, les filles font plus de tentatives de suicide que les garçons mais les garçons aboutissent plus facilement. Certains disent que c’est parce que les garçons savent manier des armes et que les filles passent une jolie chemise de nuit avant d’avaler des cachets. Ces stéréotypes me paraissent abusifs mais je n’ai pas de réponse claire. Il y a quelques pays où les filles se suicident plus que les garçons, par exemple la Chine ou Hongkong. Avant, les suicides d’honneur y prévalaient. La pression du conformisme était telle que les jeunes filles se suicidaient lorsque leur père ne pouvait payer la dot. Aujourd’hui, c’est l’urbanisation qui ne leur convient pas: le sprint social et la solitude.

– Vous répertoriez également moins de suicides chez les musulmans.

– En France, il n’y a pas de clochards ni de SDF arabes. Cette religion implique une solidarité élevée. Et les croyants se réunissent cinq fois par jour. Tout cela structure une lutte contre la solitude.

– Les immigrés sont en revanche une population à risque.

– C’est le paradoxe de la deuxième génération, que l’on retrouve pour les Arabes en France, les Mexicains aux Etats-Unis ou les Turcs en Allemagne. La première génération a été chassée par la famine, la guerre ou la sécheresse. Elle a été torturée, a abandonné sa famille, a été agressée durant le voyage, mal accueillie à l’arrivée. Elle ne comprend pas la langue ni les rituels du pays hôte, elle est souvent exploitée par son industrie. Elle souffre mais elle se tait parce qu’elle espère le bonheur de ses enfants. Elle ne se suicide pas parce que sa souffrance a un sens. La deuxième génération déprime, adopte un comportement désocialisé ou antisocial et se suicide. Elle idéalise ses origines et voit ses parents humiliés par la culture d’accueil. Ils ne constituent plus une base «secure». Face à cela, la seule réponse politique est l’intégration. On peut apprendre deux cultures comme on apprend deux langues!

– Que préconisez-vous par ailleurs?

­– Je distingue trois axes, autour de la naissance, de l’école et de la famille. Offrir des congés parentaux, au père et à la mère, permettrait d’assurer une stabilité sensorielle au bébé. Unifier la formation des métiers de la petite enfance. Freiner le sprint scolaire. Lutter contre le harcèlement à l’école. Conférer une fonction éducative à l’art et au sport. Favoriser le «village». Selon la théorie de l’attachement, le système le plus protecteur pour l’enfant est la famille à multiples attachements: la mère, le père, les grands-parents, le chien, les éducateurs de la petite enfance… Nous devons recréer des structures de groupes, comme cela existait dans nos sociétés paysannes. Certes, il n’y avait qu’un seul modèle de développement mais les gens étaient entourés. An Afrique, les enfants ne sont jamais seuls. Ils sont en outre responsabilisés; ils participent à la vie de la famille en allant par exemple chercher de l’eau.

– Le suicide des enfants est-il un corollaire de la société moderne?

– Nos enfants sont mieux développés, plus sains, plus grands et sans doute plus intelligents. Le point fort de notre société est le respect de la personne et la possibilité de se développer en tant qu’individu. La personnalité est une valeur. C’est un énorme bénéfice, notamment pour les femmes, mais en cas de malheur, on est tout seul. Les performances intellectuelles des enfants sont de plus en plus précoces, pour les filles surtout, ce qui entraîne une dissonance entre leur maturité neurologique et leur indépendance sociale. Les conflits parents-enfants commencent de plus en plus tôt.

Quand un enfant se donne «la mort», Boris Cyrulnik, Odile Jacob, septembre 2011, 160 pages.