Lyrique

«Boris Godounov» s’inscrit dans un monumental décor de rouille à l’ODN

Le spectaculaire protagoniste de l’opéra de Modest Moussorgski mesure plus de 7 mètres. Présentation et visite de l’imposant décor métallique avec les responsables de la construction du mastodonte

Ils sont les «sombres». Ceux qu’on ne voit jamais dans la lumière. Hommes de l’ombre, absents de la scène pendant les représentations, leur travail se réalise bien en amont. Mais sans eux, rien n’est possible. Michel Chapatte, responsable de l’atelier des décors, travaille au Grand Théâtre depuis vingt-trois ans. Le dessinateur du bureau d’études Antonio Di Stefano, depuis deux décennies. Ils ne font la une des journaux qu’en cas de problème. Autant dire pratiquement jamais. Et sont intarissables sur leur métier, dont ils parlent avec un enthousiasme intact.

Le décor qui les occupe aujourd’hui, pour la nouvelle production de Boris Godounov, n’est pas anodin. Sa taille, ses matériaux, son poids, sa mobilité et ses impératifs techniques ou de sécurité le placent dans le lot des réalisations importantes. Dans le même registre, les dispositifs scéniques de Pierre-André Weitz, fidèle du metteur en scène Olivier Py, répondent à des critères similaires. Pour celui-ci, les différences se situent à plusieurs niveaux.

Voir notre galerie d'images: Gros plan sur les décors avant la première de «Boris Godounov» à l’ODN

Décrépitude et décadence

«D’abord, c’est la première fois qu’on a affaire à deux scénographes», révèle Michel Chapatte. Volker Hintermeier et Daniel Wollenzin ont en effet travaillé de concert pour offrir à Boris l’environnement qu’ils souhaitaient pour mettre en valeur la mise en scène de Matthias Hartmann. Que verra-t-on au juste? «Disons que l’ambiance générale est plus tournée vers une forme de décrépitude et de décadence, avec l’utilisation de métal rouillé, que vers les dorures de la grande Russie. Mais on retrouve dans les accessoires des rappels historiques et culturels de l’éclat du pays.»

Un autre élément, et non des moindres, a tendu la réalisation: le temps. Certains retards et changements ont raccourci les délais. «Nous avons commencé à construire l’ensemble à la mi-juillet», révèle Antonio Di Stefano. Les ateliers ont marné pour tout livrer le 8 octobre. «Entre les vacances et certains malades, les équipes de ferronniers étaient assez réduites. C’est aussi la première fois que les tapissiers, qui sont moins sollicités sur ce projet, ont aidé leurs collègues en vissant par exemple tous les assemblages de panneaux sur les modules. Une belle solidarité», relève Michel Chapatte.

Trois semi-remorques

Ces fameux modules, parlons-en. «Leurs dimensions sont assez exceptionnelles pour celles de la scène de l’ODN», explique le dessinateur. Sept mètres cinquante de haut, 3,20 m de large et 1,80 m de profondeur. Multipliez par six éléments, voilà qui fait un sacré volume. «Environ 220 m³ répartis sur une surface de 2000 m² toutes pièces posées au sol pour les préparer et les peindre. Il a ensuite tout fallu transporter après les finitions, depuis ateliers de la rue Michel-Simon jusqu'à l'ODN, dans trois semi-remorques.»

Les matériaux? Acier pour les structures solides et lourdes, bois pour les «sols», et aluminium pour les parois perforées de petits trous afin de donner un sentiment de transparence et d’alléger les six éléments appelés «wagons», car posés sur de grosses roulettes.

Mobilité, transparence et sécurité

Ce qui fait encore la particularité de l’ensemble, c’est sa mobilité et sa transparence. Les modules sont manipulés à vue par 18 hommes en noir qui se fondent dans l’obscurité, en véritables fantômes du mouvement. Rien ne doit se voir, des accessoires ou de l'apparition des chœurs ou des chanteurs qui sortent directement sur scène depuis les coulisses. Des jeux de rideaux noirs cachent au mieux tout ce qui doit l’être, en l’absence de dégagements latéraux, de dessous et de cintres.

La grande question, c’est la sécurité, qu’il faut souvent défendre âprement en fonction des rêves des scénographes. «On ne peut pas entasser le chœur au troisième étage des modules sans risque de voir tout basculer. Impossible de placer plus de trois personnes par wagon en haut, quatre au milieu et cinq en bas. Il faut parfois se battre pour trouver une solution commune, avouent les deux collègues.» Mais la règle sécuritaire est intransigeante. Il est impératif de tout prévoir, particulièrement avec des dispositifs de cet ordre.

Eviter la catastrophe

«Le plus compliqué à gérer est le maniement des câbles électriques au sol. Ici, les lignes en plastique sont spécialement grosses et épaisses, car les fils à l’intérieur sont très nombreux. Il faut alimenter 230 projecteurs et 40 fluos dans un tournoiement incessant. Le chœur et les chanteurs râlent un peu, car il ne faut pas se prendre les pieds dans les tubes. Et les manipulateurs doivent faire preuve d’une énorme concentration en même temps que d’une grande force, car chaque wagon pèse deux tonnes et demie. Un serpent de câbles mal placé ou pas assez vite déplacé peut engendrer une catastrophe, puisqu’il n’y a pas de freins…»

Il faut penser à tout, de l’emplacement en retrait des roulettes dans le respect du rapport des poids et des forces (250 kg au m²) au débord des plateaux mobiles en cas de collision, en passant par la précision des emplacements et des mouvements… Entre la cinquantaine de choristes, les 15 chanteurs et les 18 techniciens sur scène, il s’agit de ne pas commettre d’erreur.

Voilà qui promet de chauds moments, et probablement de belles images, car des accessoires marquants signalent les sept lieux investis (deux couvents, place du Kremlin, auberge, appartements du tsar, place de la cathédrale et salle de la Douma). Grand lustre de cristal, icône géante sur tissu, escalier monumental, croix de 5,20 m et 75 kg, cloche de 1,60 m de diamètre et 65 kg… La grandeur sera au rendez-vous.


ODN, les 28 octobre, 3, 7, 9, 11, 13, 14 et 15 novembre. Renseignements au 022 322 50 50 ou sur le site du Grand Théâtre de Genève.

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