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Boris Vian jouant de sa trompette Selmer, 1948.
© Max Ottoni/ Archives Cohérie Boris Vian

Exposition

Boris Vian, une vie de jazz

Une exposition à la Fondation Michalski rend hommage à Boris Vian, écrivain, compositeur et trompettiste qui a vécu toute sa vie au rythme de la musique

La vie de Boris Vian ressemble à un morceau de jazz. Même art du contretemps, même frénésie. Une belle exposition de la Fondation Jan Michalski, à Montricher, à découvrir jusqu’au 2 septembre, rappelle que l’auteur et l’interprète de chansons comme Le Déserteur, La java des bombes atomiques, ou J’suis snob, a vécu pour la musique, et en musique, sur un tempo rapide. L’écrivain n’avait pas de temps à perdre, il se savait condamné par sa maladie de cœur et déclarait, guidé par une troublante prescience, qu’il ne dépasserait pas la quarantaine.

Le 10 mars 1920, Boris Vian naît à Ville-d’Avray, près de Versailles, dans une famille aisée où littérature et musique tiennent une grande place. Les parents aménagent une salle de bal dans la cave de leur villa, pour le plaisir de leurs quatre enfants. Après le krach boursier de 1929, la villa est louée à la famille Menuhin et les Vian s’installent dans la maison du jardinier. Boris joue aux échecs avec le futur violoncelliste Yehudi, et Paul Vian offre à son fils une trompette.

Un concert de Duke Ellington, auquel il assiste en le 3 avril 1939, lui inocule le virus du jazz. La salle de bal, toujours en activité pendant la guerre, organise alors des «surprises-parties» où le jazz est roi. Plus tard à Paris, Vian deviendra «Le Prince de Saint-Germain-des-Prés». C’est l’époque des clubs mythiques comme Le Tabou, dans lesquels il se produit à la trompette. Beau, délié, ce zazou très swing rêve de jouer comme son modèle, le cornettiste blanc Bix Beiderbeck.

Vian fatigué et malade

Mais tout n’est pas que fête. Sur les photographies de l’exposition, le visage de Vian se fait grave, assombri par la fatigue. Dans la villa familiale, son père a été assassiné, on ne sait pourquoi, règlement de compte ou cambriolage qui a mal tourné. Gallimard, qui avait publié ses premiers romans par l’entremise de Queneau (Vercoquin et le plancton, et bien sûr L’écume des jours), boude désormais sa production. On ne prend pas l’amuseur au sérieux. Et il est contraint par sa maladie d’arrêter de jouer de la trompette.

Critique de jazz pour la presse, Vian écrit spectacles de cabarets, pièces de théâtre et opéras… Il devient responsable de collections de jazz chez Phillips, rédige un grand nombre de textes de présentation qui figurent sur les pochettes des vinyles. Il produit Gainsbourg (qui le reconnaît comme son maître) ou la musique du film Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, par Miles Davis. Il compose des chansons, au début avec l’ami Henri Salvador, puis monte lui-même sur scène, donne des concerts malgré la fatigue et le trac. Mouloudji, Anthony Perkins ou Magali Noël interprètent ses textes. On lui doit quelque 600 chansons…

Il connaît un succès vertigineux et encombrant. A son éditeur, au Scorpion, qui se plaint de ne pas publier de best-sellers, il répond qu’il va lui en écrire un. Un succès fabriqué, publié sous un faux nom. Ce sera J’irai cracher sur vos tombes, écrit en deux semaines, qui dénonce le racisme et met en scène la vengeance d’un Métis aux Etats-Unis. Vian rêve les Etats-Unis qu’il admire, et tant pis si son cœur l’empêche de prendre l’avion pour s’y rendre, il nous y emmène par la littérature. Il se choisit le nom de plume de Vernon Sullivan.

280 objets de l’auteur exposés

Le roman est le plus vendu de l’année 1947, mais son érotisme jugé leste lui vaut un procès. Vian, qui se prétendait seulement le traducteur du livre, admet qu’il en est l’auteur. Ses autres romans sont éclipsés par le scandale. J’irai cracher sur vos tombes sera adapté au cinéma, dans une version médiocre. Vian meurt alors qu’il assiste à la première projection du film, qu’il désapprouve, le 23 juin 1959. Il a seulement 39 ans.

L’exposition reflète la générosité d’une vie faite de rencontres et de musique. Deux cent quatre-vingts objets ayant appartenu à l’auteur de L’arrache-cœur ont été réunis, pochettes de disques, manuscrits, photographies, éditions originales… On peut y découvrir sa machine à écrire Underwood, son cor de chasse à 18 tours baptisé «cor à gidouille», sa guitare lyre, le règlement potache des «surprises-parties», sa carte de membre du club «Le privé»…

Autant de trésors qui se trouvaient dans l’ancien appartement de Vian dans le XVIIIe arrondissement de Paris, au-dessus du Moulin-Rouge. Un deux-pièces qui n’a pas changé depuis les années 1950 et sur lequel veille Nicole Bertholt, directrice du patrimoine de l’écrivain. Cette dernière est également la commissaire de l’exposition.

Jouer avec le tempo

Ce n’est pas tout. Grâce à un parcours auditif, le visiteur peut avoir accès, par le biais de son propre smartphone, à trois heures de musique, d’interviews, de documents sonores d’époque.

En jazzman, Vian a su jouer avec le tempo. On pourrait reprendre à son compte ce qu’il écrivit à propos d’Henri Salvador, «l’homme qui raccourcit les heures». Il expliquait que son ami avait réussi à créer des tours de chant «où rien ne paraît long, et où, pourtant, sont accumulées, comme à plaisir, toutes les gageures». Vian aimait également relever les défis. Il avait le pouvoir d’accélérer le temps, mais aussi celui de le dilater. Il a su vivre trois vies d’amitié, de fête, de livres et de chansons en une seule.


«Boris Vian, En avant la musique!», Fondation Jan Michalski, Montricher, jusqu’au 2 septembre. Jeudi 21 juin à 19h, soirée musicale avec le Pianocktail et le duo Médéric Collignon et Yvan Robilliard. Entrée libre.

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