«La plupart de ces collections n’ont pas été amassées dans un but scientifique. Le musée s’est développé selon la perspective coloniale de son temps, avec ce pouvoir de collectionner, de classer, de nommer. On a énormément de chance à Genève d’avoir la paix sociale, de vivre dans le confort matériel, sans banlieues en feu, mais ce n’est pas une raison pour ne pas aborder les problèmes d’aliénation et de reconnaissance. Il faut le faire!»

Il est comme ça, Boris Wastiau, passionné, en mouvement, impatient – voire impérieux. Sa carrure athlétique et son 1 m 93 en imposent. Nous sommes dans le sous-sol de son antre, le Musée d’ethnographie de Genève, aux derniers jours de l’exposition sur La Fabrique des contes. Dans la pénombre, un hurlement de loup par-ci, une classe par-là: l’expo a eu un énorme succès.

La Suisse, pays colonial, vraiment? Ce pays «a formé des cohortes de missionnaires en Afrique, rappelle l’anthropologue, les sociétés de géographes suisses ont servi de think tanks à la Conférence de Berlin qui a déterminé les frontières des empires coloniaux, le cofondateur du CICR, Gustave Moynier, a été le premier consul général du Congo en Suisse, les banquiers ont financé la colonisation. Or il n’y a pas d’exposition permanente sur ces questions.» Décoloniser le musée est le premier des cinq objectifs du plan stratégique du MEG pour 2020-2024, dévoilé fin novembre.

Le futur directeur du MEG a 15 ans lors de son premier voyage en Afrique, où son père monte des projets de développement rural. Quand il découvre qu’approfondir sa connaissance et son goût de l’Afrique peut devenir un métier, le lycéen peu motivé se mue en étudiant obstiné. Formé à l’Université libre de Bruxelles en anthropologie – «on avait quarante-cinq heures de cours par semaine en sociologie, statistiques, géographie, démographie, c’était très complet» – puis aux universités de Coimbra (Portugal) et d’East Anglia (Grande-Bretagne), Boris Wastiau s’est d’abord projeté comme américaniste.

Un séisme en 2000

Les hasards de la recherche le remettent en contact avec l’Afrique, et après de longs mois, notamment en Zambie, pas toujours simples, il consacre sa thèse aux rituels de la possession en Afrique centrale – publiée aux Presses universitaires de Fribourg, un premier lien avec la Suisse. En 1996, il entre comme conservateur au Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren, près de Louvain, le plus riche musée colonial du monde (rebaptisé AfricaMuseum à sa réouverture fin 2018).

Le séisme a lieu en 2000 quand il doit réinstaller 125 de ses chefs-d’œuvre qui circulaient en Amérique du Nord depuis des années. La direction du musée refuse son premier projet, puis le laisse travailler seul. «J’ai coorganisé la nouvelle présentation avec l’historien de l’art Toma Muteba Luntumbue. Le résultat a été très critique des modes d’acquisition et d’exposition, ExItCongoMuseum était de fait la première intervention décoloniale dans ce musée. Une déflagration. Quand j’ai vu la tête du directeur par intérim qui a pris connaissance du texte, c’était vraiment très fort, et ils ont tout essayé pour me débarquer. La presse a bien suivi. Le public s’est partagé entre nostalgiques de la colonie qui criaient à l’outrage et personnes qui voulaient des changements.»

Parmi les événements qui ont renforcé la détermination de Boris Wastiau, l’esclandre déclenché dans le musée par un professeur américain d’origine congolaise, scandalisé de l’absence de perspective critique dans une institution qu’il trouvait raciste. Et les quelques lignes critiquant le musée de l’Américain Adam Hochschild dans son best-seller de 1998, Les Fantômes du roi Léopold (Ed. Tallandier). «Je lui ai écrit que des lignes bougeaient. Il m’a répondu: «Good luck.» J’ai toujours sa carte postale sur mon bureau.»

A quoi bon être martyr?

La suite s’accélère. En 2005, le musée ne publie pas les actes du colloque qu’il organise sur les violences coloniales au Congo. Et Boris Wastiau se fait braquer au Zaïre, où il collabore à des inventaires de musées locaux: «On a réalisé l’ampleur du pillage, 47% des objets restitués par des musées belges avaient disparu. J’en ai retrouvé dans des salles de vente en Allemagne, en France, dans une université américaine… J’avais trois enfants en bas âge, je me disais, à quoi bon être martyr…»

Notre première rencontre avec Boris Wastiau en 2008: «Je vis en société, pas en communauté»

Mais depuis 2000, Boris Wastiau est en contact avec la Suisse: impressionnés par ExItCongoMuseum, des étudiants de Jacques Hainard, le directeur du MEG, l’ont invité à Neuchâtel. Il participe à des expertises de la collection Barbier-Muller. Et en 2007, il est engagé comme conservateur des départements Afrique et Amérique du MEG. La suite est connue: en 2009, il succède à Hainard, la ville vote l’agrandissement du musée; en 2010, le référendum passe la rampe avec 67% de oui, les travaux commencent, et le MEG rouvre en 2014, tout beau tout neuf.

Devenir irréprochables…

Et maintenant? «Nous sommes devenus un des musées les plus fréquentés de Suisse, avec plus de 170 000 visiteurs par an. Nous organisons en moyenne 3,7 événements par jour d’ouverture, un record. Et je suis très fier du prix de l’European Museum of the Year Award obtenu en 2017.» Le prochain cap est donc le plan stratégique 2020-2024. Il faut décoloniser le musée, renforcer les collaborations translocales, attirer toujours plus les publics «rebutés par les musées», devenir irréprochables en matière de développement durable…

Ne pratiquerait-il pas une certaine bien-pensance conformiste alignée sur les usages américains? «Je n’ai pas de modèle de référence, mais les plus vivants des musées sont ceux qui accompagnent l’évolution sociale et culturelle. Les collections sont un moyen, pas une fin», se défend Boris Wastiau. Reconstruire passant par déconstruire, une baisse provisoire du nombre des événements n’est pas impossible. «Il faut prendre le temps de réfléchir à de nouveaux partenariats, de nouvelles façons de travailler. C’est beaucoup plus compliqué que de faire des expos à l’ancienne.»


Profil

1970 Naissance à Charleroi, en Belgique.

1985 Premier voyage en Afrique.

2000 Exposition «ExItCongoMuseum, A Century of Art with/without Papers» au Musée royal d’art africain de Tervuren, en Belgique.

2007 Entre au MEG, dont il devient directeur en 2009.

2017 Le MEG reçoit le Prix du Musée européen.

2019 Acquiert la nationalité suisse.

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