Deux fois par semaine, au nord de l’île, les barrières s’ouvrent. La République dominicaine accueille des cortèges de marchandes et transporteurs venus d’Haïti pour acheter riz, parfums et produits manufacturés chinois à revendre chez eux. Moment dantesque, exode frénétique, où des femmes traversent, le dos chargé, une rivière qui s’appelle Massacre. On l’a baptisée ainsi après qu’un dictateur dominicain a fait tuer 30 000 Haïtiens dont il ne supportait plus la vue.

La plus étrange des histoires caraïbes. Cette île où Christophe Colomb crut découvrir les Indes en 1492, à laquelle il donna le nom d’Hispaniola. Un territoire partagé ensuite entre Français à l’ouest et Espagnols à l’est. Deux nations, enfin, dont le destin se lit en miroir. Aujourd’hui, on n’imagine pas fortune plus déséquilibrée. Côté haïtien, un pays décrit comme le plus pauvre de l’hémisphère, où coups d’Etat alternent avec catastrophes naturelles. Côté dominicain, une petite république solide, pleine de charters et de plages cocotières.

Leur rivalité est prophétique. L’utilisation de la main-d’œuvre haïtienne, à l’est, néo-esclaves dont les plantations de canne à sucre sont bondées, fait régulièrement monter la tension. Malgré une histoire coloniale si semblable, Haïtiens et Dominicains ne se ressemblent pas. A Santo Domingo, la statue de Christophe Colomb s’élève au centre de la place principale, devant la plus ancienne cathédrale du Nouveau Monde. A Port-au-Prince, on célèbre la figure de l’esclave africain insoumis devant un Palais national détruit.

Mais, après le séisme du 12 janvier 2010, ce sont les Dominicains qui, les premiers, ont porté assistance aux Haïtiens. Au nord de l’île, près de la frontière, a été édifiée récemment une université binationale. Premier geste d’une réconciliation longtemps attendue. Paléo célèbre cette année les Caraïbes. Il y a sur ce terrain boueux des organisations qui présentent l’avancée de la reconstruction et les urgences haïtiennes. Dimanche, sur la scène du Village du Monde, apparaîtront tour à tour le plus grand groupe haïtien, Boukman Eksperyans, et une gloire dominicaine, l’accordéoniste Joaquin Diaz. La musique, ce n’est pas une naïveté que de le croire, a ce pouvoir. Ouvrir les barrières.