théâtre

«Bouchers de père en fils, ça ne choque personne»

Alain Delon et sa fille répètent en ce moment à Paris. La première de leur tournée théâtrale aura lieu à Genève. Anouchka se livre

C’est une histoire de famille jouée en famille. Un père veuf, Julien (Alain Delon), tente d’interdire à sa fille Julie (Anouchka Delon) de s’installer avec son ami Arnaud (Julien Dereims, le compagnon d’Anouchka à la ville). Eric Assous a écrit la pièce sur mesure pour Anouchka.

A 77 ans, pour cette tournée de théâtre qu’il dit vouloir «vivre avant de mourir», Alain Delon campe avec humour un père très complice mais trop protecteur. Sa fille Anouchka, 22 ans, est une débutante déjà expérimentée: premier rôle à 12 ans auprès de son père dans Le Lion de Pinheiro, Cours Simon entre 2007 et 2010, première saison théâtrale remarquée en 2011. La critique Armelle Héliot, réputée pour sa sévérité sur France Inter, a salué son «aisance» et le naturel de son jeu.

Tel père, telle fille? Le Temps l’a rencontrée dans un salon de thé parisien.

Le Temps: Beaucoup viendront par curiosité, pour voir Alain Delon jouer avec sa fille et son futur gendre. Ça ne vous gêne pas?

Anouchka Delon: Moi aussi, parfois, je vais voir des pièces par curiosité! Mais c’est vrai qu’être «fille de», dans ce métier, n’est pas évident. On se fait lyncher. Alors qu’on trouve normal de voir des bouchers ou des médecins de père en fils. La formule est de Michel Galabru. J’ai entendu une comédienne dire: «Je vais acheter un billet pour aller la voir se planter.»

– Julien Dereims, votre ami à la ville, tiendra le rôle d’Arnaud, votre ami dans la pièce. Jouer avec des intimes, ce n’est pas difficile?

– Non, on se sent plus en confiance en jouant avec des gens qu’on connaît. Cela dit, on a d’autant plus peur de mal jouer et de les décevoir.

– Votre père a-t-il commenté votre jeu?

– Oui, il ponctue telle ou telle scène: «Elle était belle, celle-là.» Il m’encourage: «Tu as vu comme tu as rattrapé? C’était bien.» Si je suis moins bonne, mon père me le signale aussi. Il me dit peu de chose, mais ce sont de petites phrases comme celles-là qui font plaisir.

– Que vous a-t-il appris sur le métier d’acteur?

– Ce que René Clément lui a appris: ne pas jouer, ne pas réfléchir, mais vivre le rôle.

– Qu’est-ce qui vous frappe le plus chez lui?

– Surtout sa volonté: il est parti de rien. Sur une photo d’enfance, on voit sa mère lui donner le bain dans une bassine en zinc. Elle travaillait dans une charcuterie. Son père avait un petit cinéma. Ils n’avaient rien. Mon père est très sensible, mais il est fort. Je me dis que je dois absolument avoir la même force que lui.

– Quel trait physique ou de caractère avez-vous hérité de lui?

– Physiquement, je trouve que je ne lui ressemble pas… Par contre, j’ai son nez! Le même nez en patate qui me semble aller chez un homme mais pas chez une femme. (Rires) Je pense avoir hérité de son hypersensibilité, ce qui est un atout pour le métier, sans l’être pour la vie de tous les jours.

– A 22 ans, diriez-vous que vous êtes déjà une actrice ou encore en formation?

– Même si j’ai terminé le Cours Simon, je débute. Et un acteur reste toujours en formation, même après une carrière comme celle de mon père. Je suis aussi très jeune dans le métier: les actrices sont en plein boom dans leur carrière quand elles ont 30 ans. Mais je ne me dis pas que j’ai le temps; j’ai envie de travailler.

– Vous aviez aussi pensé au journalisme, au droit… Hésitez-vous encore?

– Je n’hésite plus. Mais j’en ai bavé. On s’imagine que c’est plus simple avec un père célèbre. Ce n’est pas pour autant que je passe des auditions plus facilement.

Jusqu’ici, je n’osais pas le dire: depuis deux ans, je fais des petits boulots pour gagner ma vie. Pendant un an, j’ai été assistante dans une maison de vente aux enchères. On me permettait de prendre congé pour aller à des auditions. Ça m’a beaucoup appris. J’ai aussi fait un peu de baby-sitting. Mais ce n’était pas un plan B, c’était en attendant. C’est un conseil que m’a donné le chef étoilé Thierry Marx, chez qui j’ai pris des cours: ne jamais avoir de plan B, tout mettre sur un projet.

– Quels acteurs vous inspirent?

– Elizabeth Taylor. Quand je jouais au théâtre à Paris, j’avais des photos d’elle partout dans ma loge. C’était terrible: elle est décédée pendant qu’on jouait. Elle était toujours dans l’excès, que ce soit dans la vie ou sur scène, mais c’est ce qui faisait d’elle une actrice incroyable. Romy Schneider, Meryl Streep… Le déclic pour le métier m’a été donné par un film de John Hughes: The Breakfast Club. En apprenant que beaucoup de scènes d’improvisation ont été faites sur le tournage, je me suis dit: «Ça doit être génial d’arriver sur un plateau, d’avoir un texte, mais que le réalisateur nous envoie des imprévus ou nous donne des libertés.»

– Y a-t-il un personnage que vous aimeriez spécialement incarner?

– Il y en a beaucoup… Par exemple, Madame Bovary. Ou le personnage de Grady dans La Traversée de l’été de Truman Capote. C’est une jeune fille de bonne famille qui sait que sa passion pour un gardien de parking ne mène à rien, mais elle va jusqu’au bout. Comme Emma Bovary, Grady est un personnage qui a une grande force de caractère.

– Avec quel réalisateur ou metteur en scène accepteriez-vous de jouer immédiatement?

– Claude Lelouch. S’il me dit demain ou dans deux minutes, je réponds oui, pour les imprévus ou les libertés qu’il peut donner aux acteurs. Ou Cédric Klapisch: c’est un maître du montage. J’aime aussi les univers oniriques. J’adorerais travailler avec Michel Gondry ou Jean-Pierre Jeunet: leurs films ont toujours une part de rêve et donnent l’impression qu’on peut rêver aussi.

Une journée ordinaire, Théâtre du Léman, Genève, du 8 octobre (première) au 10 octobre, de 45 à 130 francs. Théâtre du Beausobre, Morges, les 11 et 12 octobre 2013. Neuchâtel le 25 novembre. La Tour-de-Trême le 26 novembre.

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