Roberto Alajmo . Fils de personne. Un Cœur de mère. Trad. de Danièle Valin. Rivages, 212 p. et 256 p.

Roberto Vecchioni. Le Libraire de Sélinonte. Trad. de Gérard-Julien Salvy. Ed. du Rocher, 124 p.

L'Italie réserve décidément des découvertes littéraires toujours renouvelées: après Roberto Alajmo, révélé en 2005 avec Un Cœur de mère (aujourd'hui en poche) et dont Rivages publie un second roman noir, voici le premier livre traduit en français de Roberto Vecchioni. Le premier de ces auteurs est un journaliste, éditorialiste et critique théâtral sicilien né en 1959 à Palerme, tandis que le second a vu le jour en 1943 à Milan, dans une famille napolitaine, d'où peut-être sa double activité de professeur (grec, latin, italien) et de chanteur populaire à succès. Leur point commun? Celui de mettre en scène des personnages qui servent de bouc émissaire à leur entourage sicilien.

Chez Alajmo, la famille a toujours le dernier mot - qu'elle soit réduite au fils et à sa génitrice dans Un Cœur de mère (Cuore di madre, Mondadori 2003), ou élargie aux grands-parents et au cousin dans Fils de personne (È stato il figlio, Mondadori 2005). Et c'est toujours la mère qui prononce ce dernier mot, sans état d'âme pour une victime expiatoire qu'on jurerait consentante. La fatalité semble peser de tout son poids sur les deux antihéros que sont Cosimo, garagiste sans client d'une petite bourgade écrasée de chaleur, et Tancredi, glandeur immature couvé par sa mère.

Cosimo a la réputation de porter la poisse, si bien que tout le monde l'évite ou bien croise les doigts à sa vue pour conjurer le mauvais sort. C'est pourquoi il est choisi, lui et sa maison isolée, pour garder un enfant enlevé - mais rien n'est précisé sur ce dernier ni sur ses ravisseurs. Tout le roman joue sur ces non-dits et la longue attente de Cosimo, qui ne peut empêcher l'intrusion de sa mère chez lui; c'est elle qui prend en charge la situation, devenue désastreuse puisque l'enfant refuse de manger et que ses ravisseurs ne donnent plus signe de vie... Un imbroglio tranché comme un nœud gordien.

Même huis clos, même inquiétante passivité, mêmes dialogues réduits à l'os dans Fils de personne. Avec en sus une construction retorse, qui retourne la narration comme un gant en la ramenant à son point de départ: enfermé dans les toilettes, Tancredi s'efforce de ne penser à rien tandis que, de l'autre côté de la porte, la police découvre le cadavre de son père, «Ciraulo Nicola, quarante-deux ans», et qu'il entend sa mère répéter: «On me l'a tué» avant de prévenir qu'elle va tomber dans les pommes. Ce que bien entendu elle ne fait pas, comme le savent les grands-parents. Pourquoi Tancredi, meurtrier désigné, refuse-t-il non seulement d'avouer mais même de parler, et quel rapport y a-t-il entre son crime et la mort accidentelle de sa sœur? Roberto Alajmo multiplie les digressions savoureuses (une négociation avec le préfet ou l'achat d'une voiture de rêve) pour mieux attiser la curiosité du lecteur envers l'imparable «combinazione» mise au point par le clan Ciraulo afin de sauver les meubles.

Tout autre chose avec Le Libraire de Sélinonte (Il Libraio di Selinunte, Einaudi 2004), fable poétique sur la puissance des mots et l'importance vitale de la lecture. Nicolino, dit Frullo, a 13 ans lorsqu'il s'échappe chaque soir de chez ses parents pour écouter un étrange personnage, petit, difforme et bossu, lire des textes dans sa boutique de libraire. Sans comprendre le sens de ces lectures (il s'agit d'extraits de Pirandello, Alvaro de Campos, Manzoni, Sophocle, Tolstoï, Sappho, Shakespeare...), le jeune garçon se laisse bercer, «heureux comme au centre d'un jeu inconnu». Mais le libraire, accusé d'être le diable, disparaît dans l'incendie qui détruit son magasin. Avec lui disparaissent aussi les mots et leurs nuances, si bien que les habitants de Sélinonte ne communiquent plus que par codes, à l'exception de Frullo, qui, devenu grand, ne désespère pas de réveiller celle qu'il aime en lui récitant les textes dont il se souvient. Un conte moral aérien.