Tandis que la population affamée d'Afghanistan s'apprête à vivre un Aïd el-Kebir dans la disette, les officiels talibans s'en prennent aux grands bouddhas de Bamiyan. Ils auraient commencé à attaquer jeudi les statues avec les armes dont ils disposaient sur place, pour compléter cette œuvre vendredi – jour de prière musulman – en garnissant de dynamite les pourtours des monuments. A Kaboul, les officiels ont dit ne pas savoir si les bouddhas avaient explosé. Seuls les talibans peuvent témoigner de ce qui se passe à Bamiyan. La région a été interdite aux observateurs extérieurs.

Mais les talibans eux-mêmes ne sont pas unanimes: ainsi, selon la BBC, Salem Zaeef, leur représentant au Pakistan, niait vendredi que la destruction ait commencé. Lundi, le décret du mollah Omar – le commandeur des croyants du régime taliban, qui condamne les statues – a surpris autant qu'il a indigné. A plusieurs reprises, celui-ci avait publié des édits visant à protéger l'héritage bouddhique. Pour comprendre ce revirement, la piété islamique ne suffit pas. Le contexte politique et militaire dans lequel vit l'Afghanistan permet d'avancer quelques hypothèses.

En s'attaquant aux vestiges bouddhiques, le régime de Kaboul vise non seulement l'héritage propre de l'Afghanistan, mais aussi le patrimoine mondial, comme en témoigne le tollé international. Ces derniers mois, l'isolement et le ressentiment des autorités talibanes se sont intensifiés. En décembre, sous la pression des Américains et des Russes, et contre l'avis de plusieurs pays et du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, l'ONU a renforcé les sanctions qui frappent Kaboul. Ce nouvel embargo est entré en vigueur à la fin du mois de janvier. A la fois, il interdit de fournir des armes aux talibans et ordonne la fermeture de tous leurs bureaux à l'étranger. «Il est difficile d'imaginer qu'il n'y ait pas un lien entre ces deux événements», a déclaré à l'Agence France Presse Jean-Yves Berthaut, chargé d'affaires français à Kaboul, de retour d'Afghanistan. Les talibans ont en effet pu imaginer s'attaquer aux bouddhas en représailles, ce d'autant qu'ils estiment avoir fait, l'an passé, d'importants efforts pour lutter contre la culture du pavot, comme le réclamait l'ONU.

Par ailleurs, les talibans eux-mêmes sont divisés. Jean-Yves Berthaut en témoigne: «Il existe un clivage considérable entre certains responsables à Kaboul […] et le pouvoir suprême qui verse dans une paranoïa et un égotisme forcené.» D'autres sources basées à Kaboul estiment également que le projet iconoclaste ne fait pas l'unanimité au sein du régime. Il n'est pas interdit de se demander si cette fuite en avant ne vise pas à faire taire des oppositions internes.

Enfin, les bouddhas de Bamiyan sont en terre Hazaras, des musulmans chiites d'origine mongole, ennemis jurés des talibans. Sunnites en majorité pachtounes, les maîtres de Kaboul voient volontiers dans les Hazaras des agents de l'Iran qu'ils détestent. A la fin du mois de décembre dernier, les milices chiites alliées de l'Alliance du nord du commandant Massoud ont attaqué la province Bamiyan. Au cours du mois de janvier, l'ONU, Human Rights Watch et Libération ont fait état de massacres de civils commis dans la province par les talibans. Le 14 février dernier, l'opposition a pris la ville même de Bamiyan, mais elle a dû battre en retraite trois jours plus tard. La province rebelle de Bamiyan a été par trois fois déjà reprise aux talibans, ce qui témoigne d'une âpre résistance. Abattre des bouddhas qui font la fierté des Hazaras, c'est peut-être tenter de casser un peu plus la résistance des chiites afghans.