Il mesurait plus de cinquante mètres, c'était un bouddha sculpté, géant, vieux de quelque 1500 ans. Seul un bout de torse agrippé à cette grande paroi de Bamiyan au centre de l'Afghanistan subsisterait, selon l'Unesco. L'autre statue, haute de près de quarante mètres, aurait elle aussi explosé. «Il ne reste plus que quelques morceaux de bouddhas accrochés à la falaise», confirme l'AFP, citant une source anonyme qualifiée de «sûre» à Islamabad. Indirects, mais de plus en plus précis, les témoignages sur la destruction des Bouddhas se sont multipliés ces derniers jours, corroborant les dires de l'opposition afghane qui affirmait que le dynamitage avait eu lieu jeudi et vendredi dernier. Lundi, l'Unesco a confirmé officiellement l'anéantissement des grandes sculptures en constatant la multiplication des détails donnés par des témoins afghans, sur la foi de sources concordantes, en se basant aussi sur le rapport de Pierre Lafrance, envoyé spécial à Kandahar, fief des talibans. «Un crime contre la culture», a commenté dans un communiqué Koïchiro Matsuura, directeur général de l'agence de l'ONU. A Islamabad pourtant, le bureau des Nations unies en charge de l'Afghanistan, tout en constatant lui aussi l'abondance de témoignages, ne pouvait certifier hier que les statues n'existaient plus.

Mollah Omar, le «commandeur des croyants» talibans a décrété la destruction des statues bouddhiques d'Afghanistan le 26 février dernier. Durant les deux semaines qui ont suivi, les nombreux gouvernements et organisations indignés par cette décision ont gardé l'espoir d'un revirement. A Paris, Christian Manhart, spécialiste de l'Asie en poste à la division du patrimoine de l'Unesco, s'est longuement entretenu par téléphone avec Pierre Lafrance, l'envoyé spécial de Koïchiro Matsuura. Ses informations confirment une possible résistance au sein même du mouvement des moines soldats. «Ces deux dernières semaines, explique-t-il, des responsables talibans ont affirmé que les Bouddhas étaient en train d'être détruits à l'artillerie. Nous avions des doutes, car ils ont peu de munitions et nous pensions qu'ils n'allaient pas les gaspiller contre les statues. Nous avions par ailleurs appris que des trous avaient été creusés dans les Bouddhas afin d'y placer des charges explosives.» La semaine passée, des officiels à Kaboul ont déclaré que les travaux de destructions étaient suspendus le temps de la fête musulmane de l'Aïd El-Kebir. Selon les renseignements de Christian Manhart, le processus de démolition aurait pris du retard, moins pour des raisons religieuses que parce que «les militaires présents sur place ont refusé d'exécuter les ordres». Il a – semble-t-il – fallu que le ministre de la Défense taliban se déplace en personne à Bamiyan, pour que les Bouddhas soient finalement dynamités en fin de semaine dernière.

Outre Kofi Annan – au Pakistan pour évoquer la situation dramatique du peuple afghan en proie à une famine qui va s'aggravant – les autorités pakistanaises et indiennes ont dit leur consternation. Le mufti d'Egypte, cheikh Nasr Farid Wassel et deux oulémas sunnites renommés, cheikh Youssef al-Qaradaoui et Mohammed al-Raoui envoyés par la Conférence islamique pour plaider la cause des bouddhas, ont dû quitter Kandahar lundi, bredouilles.