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Dans le Gaga, la mini-attention au corps permet la maxi-explosion.
© Gadi Dagon

Scènes 

Bouge et connais-toi grâce au Gaga

Formés à ce langage corporel, les danseurs de la Batsheva Dance Company ont époustouflé à Genève en décembre dernier. Géraldine Chollet enseigne le précieux sésame à Lausanne, à Sévelin 36. Plongée en Gagaland, le temps d'une soirée

Des poupées mécaniques de Lucinda Childs aux puissants athlètes de Merce Cunningham, on a déjà vu des danseurs virtuoses. Mais des danseurs alliant à ce point précision du geste, explosivité du mouvement et infinie variété des positions, avec un goût prononcé pour d’invraisemblables torsions, on n’avait jamais vus. Last work, création d’Ohad Naharin et de la Batsheva Dance company, a bluffé le public du BFM, en décembre dernier. La botte secrète de cette ultradextérité? Le Gaga, un langage mis au point par le chorégraphe israélien et qui permet au corps libéré de déployer ses pleines capacités. Le plus fort, c’est que tout le monde, professionnel ou non, peut pratiquer cette botte secrète qui fluidifie le squelette. Alors, on s’est lancé. Récit d’une soirée Gaga à Lausanne, sous la conduite éclairée de Géraldine Chollet, unique enseignante de ce langage en Suisse romande.

Le nom fait sourire. Dans gaga, on entend foufou ou danse à gogo. Un truc pas sérieux en tout cas. Et ce n’est pas complètement faux. Ohad Naharin prône le plaisir. L’amélioration de ses capacités physiques par le lâcher prise et le mouvement permanent. Sans miroir -s’il y en a dans la salle, ils sont recouverts- et sans jugement. C’est une condition. Le professeur n’évalue jamais l’élève et l’élève ne se jauge jamais en se regardant. Il travaille de l’intérieur, en se connectant à ses muscles, ses os, sa chair, sa peau, et découvre du dedans le chemin du mouvement. Mais rien de méditatif pour autant. Le Gaga se pratique les yeux ouverts, en lien avec les autres participants.

Trente participants, de 18 à 65 ans

Ce mardi soir, à l’annexe de Sévelin 36, une halle de stockage reconvertie en studio de danse, nous sommes une trentaine. Les plus jeunes ont à peine 18 ans, les plus âgés, la soixantaine. Seuls trois d’entre nous vivent leur baptême Gaga. Géraldine Chollet, qui enseigne ce style depuis dix ans, nous délivre quelques clés en privé. Premier point, et il est important: durant l’heure que dure le cours, on ne pourra jamais s’arrêter de bouger. A nous, donc, de doser notre effort. Deuxième point: l’improvisation est libre, mais modulée par une suite d’instructions. Parfois, la consigne est technique, parfois elle est imagée.

Après la session on est délié, fluide, réconcilié. Plus de tension, plus de zone endolorie

Ce qui frappe dès le début de l’exploration, c’est la sensation de liberté qui se dégage de cette écoute du corps. Avez-vous déjà bougé en prêtant attention à l’air qui effleure la peau des bras, des mains, des doigts? Avez-vous déjà essayé de mouvoir chacune de vos vertèbres indépendamment les unes des autres? Le Gaga invite à ça. Et à bien d’autres choses encore. Il sollicite le ressenti, mais aussi l’imagination, car, parfois, on doit «bouger à l’arrière de soi», comme si quelqu’un nous regardait depuis derrière. L’idée? «Travailler sur le rayonnement», répond Géraldine Chollet.

Tomber dans le mouvement

Surtout, surtout, le grand truc du Gaga, c’est cette idée incroyablement bénéfique de «tomber dans le mouvement». Tout d’abord, on retient les bras ou le buste vers le haut et on lâche simplement le corps vers le bas. Et puis, on retourne vers le haut, mais lorsqu’on lâche, «on tombe dans le mouvement», c’est-à-dire qu’on déplie les bras, le torse, le dos, etc. Et là, magique, le mouvement est grand, vaste. On gagne quelques centimètres à chaque fois, on se déploie. Géraldine sourit. «C’est la force du Gaga. Et c’est en cela que ce langage peut aussi accompagner un traitement de  physiothérapie ou lutter contre les migraines. L’idée de Naharin est de faire circuler l’énergie, de redonner vie à des parties du corps figées, crispées, oubliées. Rien n’est forcé, donc, mais le Gaga exige une concentration de tous les instants, en tout cas au début. Ensuite la sensation arrive plus spontanément.»

Concentration, oui, car, souvent, le disciple gaga est multitâche. Ce moment, par exemple, où Géraldine nous demande de trembler, tout en cherchant à créer des courbes et, simultanément à ressentir notre peau. Plus tard, on reprendra le même enchaînement en se levant et se couchant une dizaine de fois. Le Gaga est aussi cardio! Géraldine Chollet explique encore que ce langage peut alterner la plus extrême des délicatesses et la plus stupéfiante des explosivités. «Comme on réveille les plus petits éléments de notre corps, on développe une maîtrise physique très grande, associée à une vraie expressivité, car l’imaginaire aussi est sollicité.»

Etre secoué ou se secouer

L’affaire est subtile, en effet. Un moment, on est invités à se secouer. Ce qui nous fait bien rire, ma voisine et moi. Mais Géraldine complique la donne. «Tantôt vous êtes secoués par des tremblements du dedans et tantôt vous vous secouez. C’est à dire que vous vous prenez et que vous vous secouez.» La nuance paraît étrange? Essayez, la différence est très claire. Et on a cette joie immédiate d’avoir affiné notre ressenti. C’est ça aussi, le bienfait du Gaga : on fait ami-ami avec notre corps et il nous le rend bien. Après la session on est délié, fluide, réconcilié. Plus de tension, plus de zone endolorie. Chaque muscle, os, bout de peau et morceau de chair semble à sa juste place.

On comprend mieux pourquoi les danseurs de la Batsheva Dance Company sont si justes dans leurs gestes, si performants dans leurs mouvements. Leur corps est démultiplié. Non pas désarticulé, mais animé au millimètre carré. «Moléculaire», confirme Géraldine. «Avant de faire du Gaga, on ne soupçonne pas être ainsi composé de millions d’atomes et de matériaux divers, de surfaces variées, de zones enfouies. En accédant à toutes ces couches par la sensation intérieure, la forme extérieure gagne en clarté. Elle est bien plus précise et investie que lorsqu’un mouvement est imposé et répété face à un miroir.»

La seule en Suisse

Parce qu’Ohad Naharin ne forme à l’enseignement que des danseurs ou ex-danseurs de sa compagnie qui suivent tous les jours des cours de Gaga, il y a peu de professeurs dans le monde. La vaudoise Géraldine Chollet a eu cette chance d’être instruite alors qu’elle n’a jamais dansé avec la Batsheva compagnie. «J’ai signalé mon intérêt à Ohad Naharin, nous nous sommes rencontrés et j’ai pu me former en Israël, au cours de stages qui se sont étalés sur six-sept ans. C’est un immense cadeau! J’en fais aujourd’hui profiter une centaine d’amateurs dans les cours Gagapeople et des dizaines de professionnels dans les cours Gagadancers délivrés à la Manufacture, aux Ballets de Berne, ou auprès de la compagnie de Cindy Van Acker. Avec le Gaga on est aux antipodes du danseur qui sacrifie sa santé et son plaisir sur l’autel du résultat.» Un langage qui atteint l’excellence dans la détente, qui pourrait se refuser ça?


Cours de Gaga, Sévelin 36, Lausanne.

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