«Si on ne profite pas du séisme pour tout changer en Haïti, alors il vaut mieux nous coucher dans des trous et qu’on nous recouvre de terre.» Lolo Beaubrun prévient du pire, en souriant. Il vient de se réveiller ce matin dans l’appartement lausannois de sa fille, Laura, une architecte qui a choisi la Suisse. Il débarque, avec sa femme Manzè et son groupe, des Etats-Unis où il a joué devant des foules d’exilés qui ne demandaient que cela, un autre regard sur leur île. Avant cela, il marchait d’une province à l’autre, dans ce petit pays qui se traverse lentement, pour défendre son idée ancienne. L’instauration d’une confédération en Haïti. «C’est la Suisse qui m’a inspiré il y a longtemps. Surtout, l’exécutif, avec une fonction présidentielle honorifique en tournus. C’est la personnalisation du pouvoir qui a tué notre nation.»

Il y a trente ans, Lolo était simplement un jeune Haïtien, formé aux Etats-Unis, né quelques mois avant l’entrée au palais de François Duvalier. Il regardait, depuis Port-au-Prince, de l’autre côté de l’eau, sur cette terre presque voisine où des prophètes chevelus scandaient la fierté noire, le combat marron et les rythmes en syncope. «J’écoutais Bob Marley et je me disais qu’il y avait là des pistes à suivre.» Il choisit une figure commune, celle du héros de l’indépendance haïtienne, Boukman, un esclave jamaïcain enfui en Haïti pour y lancer l’insurrection des esclaves. Un homme du vaudou, aussi, dont la cérémonie du Bois-Caïman en 1791 était un appel à l’émancipation des Noirs. «Quand j’ai choisi le nom de Boukman Eksperyans, j’ai ressenti une lourde responsabilité. En Haïti, on n’invoque pas ce nom en vain. Il fallait être à la hauteur.»

Lolo Beaubrun crée une institution musicale, sans dupliquer les formes du reggae, mais en plongeant profond dans les racines du métissage créole. Il ne s’agit pas que de musique. Mais de barricades. Au moment le plus fort de la lutte contre Jean-Bertrand Aristide, il encourage les manifestations estudiantines, au risque de sa vie. Armé de ses seules musiques, de ses longues tresses et d’une voix presque murmurée, il exige des révoltés qu’ils lâchent les armes. Accompagné de sa femme Manzè, une âme sœur dont les chants font la force de Boukman Eksperyans, il traverse l’histoire récente d’Haïti. Leurs morceaux forment une sorte de bande originale, critique, intense, des soulèvements insulaires. «Quand des envoyés d’Aristide sont venus nous voir pour transformer les textes d’une de nos chansons, j’ai refusé. J’avais senti très tôt ce que le bonhomme allait devenir.»

Lolo, 52 ans, n’est d’aucun parti, d’aucune formation. Il croit en un message particulier et citoyen, un mélange d’altermondialisme rusé et de philosophie vaudou. Il a en charge deux temples dans les abords de Port-au-Prince. «Les structures traditionnelles de notre société, les cours où les gens vivent en équilibre nous indiquent le chemin à suivre, bien plus que les cohortes d’ONG ou d’experts qui débarquent en ce moment en Haïti.» Dès qu’il a pris conscience, au lendemain du séisme, qu’il avait survécu, Lolo Beaubrun a compris la chance paradoxale que constituait le drame. Les files de survivants sur les routes du pays qui tentaient d’échapper à Port-au-Prince. «Je n’ai jamais pensé autre chose, qu’une décentralisation était indispensable. J’aimerais que les provinces réclament leur autonomie, comme la ville de Jérémie qui se gère elle-même.» C’est une conséquence mal connue du tremblement de terre. Les périphéries d’Haïti, face à l’impuissance de la capitale, décident de se prendre en charge.

Au début des années 90, Boukman Eksperyans, dont le nom dit aussi l’amour de Jimi Hendrix et son groupe Experience, a été l’un des premiers groupes haïtiens à connaître un triomphe international. A l’époque, ils étaient produits par l’homme même qui avait fait de Bob Marley une icône, Chris Blackwell. Ils enregistraient pour son label, Island. Puis pour les studios Tuff Gong, ceux de Marley, à Kingston. Ils ont voyagé partout. Mais la dernière décennie, saturée de rebondissements en Haïti et de transformations dans l’industrie du disque, les a recentrés sur la Caraïbe. Aujourd’hui, ils produisent des disques, par courrier électronique, avec leur autre fils Ted, qui vit à Genève. Il arrange les thèmes de l’après-12 janvier, des mélodies qui ne diront pas explicitement le désastre. Mais dessineront une reconstruction nationale, par l’esprit. «Depuis la lutte contre Aristide, les intellectuels et les artistes ont compris le rôle qu’ils pouvaient jouer. Nous avons besoin de positions dissidentes, de points de vue alternatifs. Je me tue à le dire à nos politiciens qui campent sur leurs minuscules prérogatives.»

Le disque de Boukman le plus récent s’appelle La révolte des Zombis. Enregistré avant le tremblement de terre, il évoque un peuple de morts-vivants, écrasés de misère et de corruption, qui reprennent en mains leur destin. Les poètes haïtiens, en décrivant la catastrophe avant qu’elle ne survienne, n’avaient rien de prophétique; comme Frankétienne, peintre et écrivain, dont la pièce qu’il terminait quelques jours avant le séisme traitait de terres retournées et de maisons détruites.

Le 12 janvier, pour eux, n’a fait que confirmer ce qui se préparait depuis longtemps. «Les centaines de milliers d’Haïtiens qui ont perdu la vie ne peuvent avoir été enterrés pour rien. Il faut donner une raison à ces charniers. Il faut passer à l’acte. Et faire d’Haïti le pays dont nous rêvons depuis toujours.»

Boukman Eksperyans en concert. Sa 12 juin, 20h. Théâtre Cité-Bleue (46, av. de Miremont), Genève. Rés. Service Culturel Migros et Genève Tourisme.