Mais comment fait-il donc? Phénomène cinéphile («Comment j’ai tué ma mère», etc.) passé grand public à la faveur de «Mommy», le Canadien Xavier Dolan vient de rafler à 27 ans le deuxième Prix du dernier Cannes avec «Juste la fin du monde». Un sixième opus rendu suspect à certains par son recours à des stars françaises, transplantées pour l’occasion au Québec. En réalité, sans doute son meilleur film à ce jour, qui aurait parfaitement pu prétendre à la Palme d’or – une révision le confirme. M’as-tu-vu, l’enfant prodige de Montréal? Plutôt d’une sincérité désarmante, mais surtout doté d’un talent exceptionnel, qui pourrait bien finir par confondre jusqu’à ses derniers détracteurs!

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Pour avoir suivi toute sa trajectoire sans pour autant adorer «Mommy», sorte de récapitulation plus habile que vraiment nécessaire, on est heureux de pouvoir saluer la réussite éclatante de ce que l’intéressé a lui-même appelé son «premier film en tant qu’homme». Par opposition au garçon qu’il était avant? Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, il s’agit de l’adaptation d’une pièce de Jean-Luc Lagarce, gloire posthume de la scène française emportée par le sida en 1995, à l’âge de 38 ans. Une pièce que Dolan avoue ne pas avoir comprise quelques années plus tôt, mais qui se serait soudain imposée à lui avec force.

N’oublie pas que tu vas mourir

L’âge de la révolte adolescente, mais aussi de l’insouciance pop, serait-il déjà passé? Toujours est-il que Dolan affiche ici une gravité nouvelle, plus réfléchie, qu’on ne lui connaissait pas encore. La puissance du texte autobiographique de Lagarce, sur un jeune auteur qui décide de retourner dans sa famille provinciale pour annoncer sa mort prochaine, n’y est bien sûr pas pour rien. Mais le prologue le prouve déjà: ceci sera un vrai film, pas du simple théâtre filmé.

Après douze ans d’absence, Louis (Gaspard Ulliel) a donc pris l’avion pour rentrer à la maison. Vol intercontinental, ambiance nocturne et feutrée. Un monologue en voix off, d’une douceur résignée, ne laisse guère de mystère tout en se concluant sur un suspense: «Voyons comme ça va se passer». Un rapide trajet en taxi plus tard, monté en alterné avec les préparatifs dans la cuisine familiale, et le voici déjà en présence des siens: sa mère, son frère Antoine et sa petite sœur Suzanne ainsi qu’une inconnue Catherine, la femme d’Antoine. Tout va se jouer entre ces cinq-là, en huis clos.

Le décor est ostensiblement québécois, les accents français, par respect pour le texte. Mais aussi, comment rêver meilleure distribution pour lui donner vie à l’écran? On a beau avoir l’impression de les connaître par cœur, chacun a tôt fait de disparaître dans son rôle. Nathalie Baye est la mère vieillissante, qui a forcé sur le maquillage mais qui ne tardera pas à révéler la dureté lucide d’une survivante. A Léa Seydoux revient la sœurette qui a grandi dans le culte du frère qui a réussi, aussi désireuse de lui plaire que de prendre le large comme lui. Et qui mieux que Vincent Cassel pour incarner l’aîné énervé, potentiellement violent, qui ne saurait cacher longtemps un terrible ressentiment? Quant à Marion Cotillard, elle étonne à nouveau en gentille godiche au fond pas si bête. Mais c’est encore Ulliel, avec sa voix douce et son sourire figé par une cicatrice du plus bel effet, qui s’impose comme le joker de la partie. A chacun sa grande scène face à cette présence quasi muette, qui attend le bon moment pour enfin prendre la parole.

Confession impossible

Mais cette réunion de famille trop attendue pour ne pas déraper ne serait encore rien sans la mise en scène de Xavier Dolan, toute en gros plans et fonds flous, où les visages deviennent paysages, les mots musique. Bientôt, ces derniers deviennent indissociables des compositions de Gabriel Yared, d’une insondable mélancolie, tandis que l’image (en 35 mm, signée André Turpin) les traduit en clairs-obscurs saisissants. Plus qu’au psychodrame, le ton est ici à la confession; plus qu’aux projets, l’heure est aux regrets.

Qui ne serait pas saisi d’un frisson devant ce ralenti révélant une connexion inattendue entre Catherine et Louis, ce regard d’un étonnement insistant qu’elle lance au sien, si triste et évasif, peut se considérer perdu pour le cinéma. C’est là un moment de magie pure, propre au seul 7e art. A partir de là, plus de doute: le cinéaste tient son os et ne le lâchera plus, jusqu’à une allégorie finale presque digne de Tennessee Williams. Intériorité et musicalité sont les maîtres mots de sa transposition, jusque dans ces brefs flash-back mentaux (sortie en courses mère-fille, pique-nique avec le père, visite du premier amant, attente au buffet de l’aéroport) qui seront les seules échappées de cette après-midi pesante.

Paris n’est «quand même pas la fin du monde», réplique Louis quand Antoine lui reproche son absence prolongée. Encore un typique «enfumage par les mots», juge l’autre qui, lui, est resté sagement en province. Quoi, toute une pièce pour signifier les limites du langage? Tout un film pour dire l’impossibilité d’exprimer l’essentiel, les rancœurs et la nostalgie, l’amour et le manque, bref, notre constitutive solitude qui nous rattrape à l’heure du départ? Oui, et c’est là toute sa beauté, transfigurée par un jeune homme qui aura reconnu comme un frère dans l’œuvre de cet aîné qu’il n’a jamais connu.

Juste la fin du monde, de Xavier Dolan (Canada – France 2016), avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Léa Seydoux. 1h35.