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Boulez a été l’un des créateurs qui ont façonné l’avant-garde musicale du XXe siècle.
© URS FLUELER

Disparition

Boulez, le grand maître de l’avant-garde

Le compositeur, chef d’orchestre, créateur d’institutions et pédagogue est mort dans sa 90e année à Baden-Baden. Retour sur la carrière fulgurante d’un homme qui aura marqué le XXe siècle de son empreinte musicale

«Quand un grand compositeur est mort, il ne faut surtout pas le momifier.» La phrase est de Pierre Boulez. Son verbe était acéré – bien qu’il se soit assagi avec le temps –, ce qui a contribué à bien des malentendus. Le compositeur et chef d’orchestre est mort dans la nuit de mardi à mercredi à son domicile à Baden-Baden. Sa vue s’était considérablement affaiblie et il ne dirigeait plus. Mais Boulez, c’était plus que cela: un penseur, un polémiste, «un créateur d’institutions», comme le rappelle le musicologue Philippe Albèra (lire ci-contre), bref un géant qui a dominé tout le XXe siècle.

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L’approcher, c’était craindre d’être écrasé par une figure titanesque. Mais il était de taille moyenne, et en conversation, il avait la courtoisie d'un gentleman. L’œil aiguisé, il répondait avec patience, tout comme il était capable, à 83 ans, de répéter le Concerto pour clarinette d’Elliott Carter jusqu’à 20h30 avec des étudiants de la Lucerne Festival Academy (l’une des institutions qu’il a chapeautées)! Prétentieux, Boulez? Conscient de sa stature. «Je vous rappelle cette phrase de l’Evangile qui me convient très bien: «Le Seigneur vomit les tièdes.» Rien n’est plus insipide, insupportable qu’un tiède! Je préfère une bonne polémique avec les épées et les sabres qu’une espèce de politesse de convenance.»

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A plusieurs reprises, il sème la polémique avec ses déclarations fracassantes. Mais c’est toujours pour pulvériser les idées reçues. Ou mieux: lancer les institutions de demain. Dans un article paru dans la revue anglaise The Score en 1952, Boulez affirme que Schönberg est mort. Ce qu’il préconise? Rompre avec la tentation des épigones. En 1966, il publie un article au titre retentissant, «Pourquoi je dis non à Malraux», dans Le Nouvel Observateur. Il y exprime son désaccord à propos de la réorganisation de la vie musicale française sous André Malraux. Pour lui, la nomination de Marcel Landowski à la tête d’une Direction de la musique séparée au sein du ministère est un non-sens. Il faudrait, au contraire, décloisonner les arts, entre peinture, théâtre et concerts. «C'est à ce prix que l'on touchera un public jeune, renouvelé dans son aspect social comme dans ses aspirations esthétiques», écrit-il.

Toujours moderniser, offrir une plate-forme aux générations futures. Boulez s’est beaucoup battu pour les institutions de son temps. Il est non seulement le fondateur de l’Ircam sous l’ère Pompidou, ce laboratoire de l’avant-garde où l’on travaille avec des outils informatiques sur le traitement du son en temps réel, mais il est l’un des acteurs phares dans la création de la Cité de la musique, en 1995 à Paris, et celle de la Philharmonie de Paris, ouverte il y a un an. Il a lui-même composé des œuvres avec électronique, comme l’imposant Répons, ...explosante-fixe... ou Anthèmes 2.

Boulez a partagé sa vie entre deux passions: la composition et la direction d’orchestre. Né à Montbrison (dans la Loire) en 1925, il s’éprend du piano en écoutant sa sœur Jeanne au clavier. En 1942, il s’installe à Paris où il sera admis, deux ans plus tard, dans la classe d’harmonie d’Olivier Messiaen. «Messiaen m’a appris à bien écouter les accords», dit-il. René Leibowitz (épigone de Schönberg!) lui enseigne la technique dodécaphonique, mais il s’en distancie, agacé par son dogmatisme et son «étroitesse d'esprit». Il a la vingtaine, il compose ses premières œuvres, Notations pour piano, la Sonatine pour flûte et piano, la Première Sonate, la première version de Visage nuptial, puis viendront la Deuxième Sonate, Le Soleil des eaux et le fameux Marteau sans maître en 1955 plébiscité par Stravinski. Il s’intéresse aux grands penseurs et écrivains, notamment René Char, Stéphane Mallarmé (utilisés comme matériau poétique dans Le Soleil des eaux, Le Marteau sans maître et Pli selon Pli). Il collaborera avec Maurice Béjart, Pina Bausch et Patrice Chéreau. Et il se passionne pour la peinture de Paul Klee, dressant des parallèles entre l'art pictural et l'art musical. Il s'exprime d'ailleurs admirablement sur la littérature et les disciplines artistiques en général, intelligence vive douée d'une élocution rare. 

C’est dans les années 40 qu’il se met à la direction d’orchestre, presque par hasard. «Je ne pensais pas du tout devenir chef d’orchestre. C’est une chose qui est venue s’ajouter dans mon existence et qui m’a envahie.» De 1946 à 1956, il est préposé aux «musiques de scène» pour la compagnie Renaud-Barrault au Théâtre Marigny, à Paris. «Au début, j’étais d’une maladresse insigne.» Puis, la nécessité va faire qu’il devra diriger lui-même les concerts du Domaine musical à Paris dans les années 50. Stravinski, Schönberg, Webern, Stockhausen, Berio, Nono, Pousseur: il se mesure à l’avant-garde la plus complexe! Il développera sa direction (sans recours à la baguette!) pour forger un geste sobre, précis, ballet des mains droite et gauche parfaitement coordonnées. Il étendra son répertoire - centré essentiellement sur la musique française du XXe siècle et la Deuxième Ecole de Vienne, sans oublier Bartók, Stravinski - jusqu'à enregistrer une intégrale des symphonies de Mahler dans les années 90, avec le Cleveland Orchestra et le célèbre Orchestre philharmonique de Vienne.

On reprochera au chef une certaine froideur dans son approche, un goût du poli instrumental s'accentuant avec les années (mais quel poli!), là où dans sa jeunesse, il taillait des blocs aux arêtes vives (écoutez son premier enregistrement du Sacre du Printemps de 1969 réédité chez Sony, avec l'Orchestre de Cleveland). Mais l'oreille infaillible de Boulez le mène toujours à faire ressortir les lignes, les plans sonores, l'instrumentation, avec une clarté et une sensibilité aux timbres qui ne sont pas le fait de tous les chefs d'orchestre.

Exaspéré par la politique culturelle en France, Boulez s’était exilé à Baden-Baden au début des années 1960. Il fut lié au New York Philharmonic Orchestra et au BBC Symphony Orchestra de Londres dans les années 70, avant qu’il ne soit rappelé en France pour y fonder l’Ircam. Il y a régné en maître, écrasant sans doute au passage certains compositeurs qui obéissaient à d’autres esthétiques trop éloignées de lui, mais il s’est aussi fait le champion de bien des collègues créateurs (Carter, Ligeti, Berio, Birtwistle...). Ses dernières œuvres, comme Sur Incises, reposaient sur des pôles harmoniques plus faciles à saisir pour l’auditeur. Sa musique comprend des œuvres ardues (dont la 2e Sonate), mais la luxuriance des timbres, la richesse des textures renvoient autant à Debussy qu’à Stravinski ou Schönberg. Un maître s’est tu.

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