Boulgakov. Oeuvres tome II. Le Maître et Marguerite et autres romans, suivis du Théâtre. Sous la dir. de Françoise Flamant et Jean-Louis Chavarot. Gallimard, La Pléiade, 2016 p.

Quand on s'assoit dans le square des Etangs du Patriarche et qu'on aborde l'allegro vivace qui ouvre Le Maître et Marguerite, quand on a vu rouler la tête de Berlioz sous un tramway moscovite, on est pris, et pris à vie… Boulgakov, cet élégant gentleman-manipulateur du temps autant que de l'espace, rebute ou fascine d'emblée. Comme dans un salon du XIXe siècle où l'on s'extasie devant un prestidigitateur à la mode. Mais le salon est devenu une ville immense et l'escamotage y est pratiqué à une échelle inouïe…

Tous les admirateurs du magicien vont recevoir avec ce superbe second et dernier Pléiade de Boulgakov matière à grand bonheur, car l'escamoteur est tel qu'on ne peut s'arrêter d'en redemander. On en a aujourd'hui quatre mille pages! Voici donc les œuvres de la maturité, le Roman théâtral, désopilant récit des mésaventures d'un prosateur qui entre dans le monde hyper-cabotin et archi-égocentrique du théâtre. Voici La Vie de M. de Molière, cet alter ego que Boulgakov s'était choisi, mais sans que son espoir se réalisât de voir Staline changé en Louis XIV. Voici surtout le chef-d'œuvre absolu, Le Maître et Marguerite, avec entre crochets les passages censurés dans la première édition (pourtant largement posthume, en 1973), avec les brouillons conservés par la veuve de l'écrivain.

Voici enfin la dramaturgie. Et tout d'abord la version scénique de La Garde Blanche: le récit n'avait été publié qu'à moitié en 1924, l'histoire de cette amputation traverse toute l'œuvre, superposée à celle du démêlé fatal de Molière avec les dévots. La pièce, intitulée les Jours des Tourbine, fut interdite, puis autorisée, visionnée par un Staline qui joua au chat et à la souris avec Boulgakov comme avec tant d'autres écrivains, mais en l'épargnant…

Voici les pièces amères et désopilantes inspirées par les mœurs soviétiques, par la fuite des émigrés, enrichis ou ruinés sur le trottoir d'Istanbul, par Pouchkine, encore un alter ego en lutte sourde avec le pouvoir et les dévots. Et comment ne pas lire avec un certain trouble la dernière pièce, Batoum, celle du dramaturge aux abois, et qui espérait détourner la foudre en célébrant le jeune Staline… Batoum peut faire pendant à l'«Ode à Staline» de Mandelstam. L'«Ode» ne sauva pas le poète, mais le dramaturge fut sauvé. On voit Staline dans son rôle d'éducateur des ouvriers, d'accoucheur du monde nouveau, de consolateur des compagnons de prison, ou encore défiant le chef de la police de la ville. La pièce ne plut pas en haut lieu, mais il fut accordé un permis de vivre…

Or négocier sa vie d'écrivain dans la grande séance de magie simulée du stalinisme était un art qui frôlait l'impossible, et Boulgakov écrit à son ami Zamiatine: «Le plus épais des brouillards enveloppe ma cervelle.» Zamiatine émigra à Paris. Boulgakov resta à portée du mage suprême. Mais sans cette proximité maléfique, aurions-nous Le Maître et Marguerite? Sans le diable, l'art survivrait-il?

Le diable tient tout entier dans l'art de faire ses entrées, et chez Boulgakov ce sont autant de réussites vertigineuses. On entend une voix dire «Me voici!», on tourne la tête, IL est là. Le béret sur l'oreille, la serviette sous le bras, il brandit la canne au pommeau qui représente un barbet. Le barbet de Mephisto, bien sûr! Berlioz et Goethe et tous les Faust de l'imaginaire européen sont convoqués, chacun à sa façon, la chaleur est caniculaire, infernale, mais Woland porte des gants, et Moscou, sous sa férule, va connaître la plus grandiose séance de magie…

Cure de fantastique, l'œuvre de Boulgakov est aussi un festival d'autodérision. Avec ses héros les plus couards, Boulgakov est parfois compatissant, avec ses héros valeureux il est sourcilleux et sceptique. Le Maître est dédoublé, Mephisto, à la cruauté enfantine, stalinienne, et l'Anonyme, auteur du récit enchâssé sur Iechoua, amant de Marguerite, le compagnon des fous. C'est lui qui fait dialoguer Pilate migraineux avec un étrange messie vagabond qui trace des signes dans le sable. Un Maître qui n'a rien de pédagogique (les pédagogues tuent tout!), un Maître qui lutte pour sa survie contre tous les pouvoirs mutilants, qui s'appelle Poquelin, ou Pouchkine, ou Boulgakov: mais avec lui c'est toujours l'amuseur qui a le mot dernier.