2006 serait donc l'année des jardins. Ah bon! L'indifférence narquoise qui d'abord accueille cette nouvelle cède cependant vite devant les faits. A la fébrilité avec laquelle cette année se met en train; à l'empressement des cantons, villes et villages à s'emparer du thème; à l'imagination déployée par toutes sortes d'institutions qui placent la nature cultivée et architecturée au menu de leurs colloques, conférences, expositions; aux manifestations infiniment nombreuses et diverses qui se profilent; et, surtout, aux visites de jardins. Il ne reste qu'à se rendre à l'évidence: cette année ne sera ni forcée, ni quelconque. Pour les jardins, il y a demande; elle paraît même illimitée.

Paysagistes, jardiniers, spécialistes et amateurs en tous genres sortent de leur trou et bourgeonnent de projets avant que la moindre feuille ne pointe, alors que les intempéries l'emportent encore sur les éclaircies. Comme une fleur près d'éclore, le monde du jardin n'attend que cette mise en évidence pour se manifester. Et, d'abord, pour mettre en avant les jardins eux-mêmes; pour montrer que, discrètement, la Suisse possède elle aussi un patrimoine vivant et riche. Encore fallait-il en établir l'inventaire. Or, c'est chose presque faite.

Il y a plus de vingt-cinq ans, alors que Jack Lang, ministre de la Culture, envoyait ses inspecteurs répertorier les grands et petits domaines de France, redécouverts ensuite avec délices par un public avide et curieux, ici la tâche paraissait proprement insurmontable. Aujourd'hui, suite aux efforts de la section suisse d'Icomos (Conseil international des monuments et des sites), l'inventaire des jardins historiques privés, de châteaux, de couvents, de cimetières, d'exploitations agricoles, d'entreprises, celui des parcs publics, botaniques et d'autres catégories encore touche à son terme. L'instrument indispensable à leur connaissance et à leur protection sera enfin disponible. Et les quelques cantons qui se dérobent à leur responsabilité, alléguant comme Vaud leur manque de moyens, font figure de ringards.

Ce grand recensement relance la dynamique de la recherche et celle de l'édition. L'association Patrimoine suisse invite à la promenade à l'aide d'un outil fort bien élaboré, son tout nouveau petit guide bilingue, en format de poche. Les Plus Beaux Jardins et parcs de Suisse présente une cinquantaine de réalisations toutes accessibles aux visiteurs, dans une large palette de styles, du baroque classique au paysager romantique, jusqu'au contemporain le plus profilé. Sur le versant érudit, les travaux déjà anciens des historiens Albert Hauser, Die Bauerngärten der Schweiz (1976), et de Hans-Rudolf Heyer, Historische Gärten der Schweiz (1980), connaîtront enfin un prolongement - en deux éditions, allemande et française - grâce à l'ouvrage collectif que préparent pour cet automne Brigitt Sigel, Catherine Waeber et Katharina Medici-Mall, à la demande d'Icomos Suisse.

Resté en friche pendant de longues années, l'enseignement s'est étoffé aussi. Principal lieu de formation en Suisse romande, le Centre de Lullier, en s'engageant dans le virage des hautes écoles spécialisées (HES), a considérablement renforcé sa filière d'architecture du paysage. Son pendant alémanique, la Hochschule für Technik de Rapperswil, a étendu son rayonnement grâce une collaboration transfrontalière avec deux HES allemandes. L'Institut d'architecture de l'Université de Genève (IAUG), pourtant en grande difficulté, a développé un enseignement du paysage brillant, largement reconnu loin à la ronde, où les meilleurs spécialistes européens viennent s'exprimer. Un formidable atout dans sa transmutation annoncée en Institut des sciences de l'environnement et du développement durable, pour autant que la nouvelle entité sache le reprendre; elle y jouera en tout cas sa crédibilité. Mais c'est à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich que l'architecture du paysage, organisée autour de l'Institut für Landschaftsarchitektur, connaît le développement le plus vif. Ses étudiants viennent d'ailleurs de remporter le concours entre écoles de la IVe Biennale européenne du paysage, organisé la semaine passée à Barcelone.

Dans les métiers du paysage, la demande ne fait que croître. D'autant qu'ils produisent désormais leurs vedettes. Plus discrètes qu'en architecture, certes, mais de plus en plus demandées. Comme un musée de Franck Gehry ou un stade de Herzog & de Meuron, les parcs de ville et les jardins d'entreprises portant une grande signature se prêtent à des effets «marketing». Vacheron Constantin a choisi le Français Michel Desvigne pour aménager son site de Plan-les-Ouates. Côté pouvoirs publics, Zurich s'est faite du jardin un levier promotionnel puissant. A la fois slogan, mot d'ordre et programme, «Grün Stadt Zürich» (Zurich ville verte) prévoit, entre autres, la restauration de nombreux espaces publics et parcs ainsi que la construction de plusieurs grands jardins. Dans le nouveau quartier de Neu-Oerlikon, au nord de la ville, quatre aménagements d'envergure ont été réalisés tambour battant: le Louis-Häfliger-Park de Stephan Kuhn et Richard Truninger; l'Oerliker-Park du bureau Zulauf, Seippel, Schweingruber; le Wahlenpark du bureau Dipol; et l'extraordinaire MFO-Park de Sybille Aubort et Roland Raderschall (LT du 25.08.2005), d'une belle richesse végétale et tout en hauteur, qui possède le charme du jardin classique, fraîcheur contemporaine en plus.

Conduit à coup de concours, cet activisme paysager contribue forcément à l'élan de la profession bien au-delà de la scène zurichoise. Le jardin retrouve un rôle qui fut longtemps le sien: moteur de l'urbanisme, il accueille aussi l'imaginaire des villes.

Année du jardin 2006. Actualité, programmes, publications: http://www.anneedujardin.ch

«Les Plus Beaux Jardins et parcs de Suisse», Patrimoine suisse, 76 p. http://www.patrimoinesuisse.ch

«Guide suisse de l'architecture du paysage», Udo Weilacher et Peter Wullschleger, Presses polytechniques et universitaires romandes, 370 p .