Terroir

En Bourgogne, les nonnes sont sous pression

Les carmélites de Sens, dans l’Yonne, peinent à trouver des fonds pour rénover leur couvent. Un brasseur les a convaincues de commercialiser une bière des religieuses. Tournée dans le cloître avec 
la prieure

Sœur Thérèse est une nonne joviale, affairée et habile boutiquière. Lorsqu’on lui rend visite dans son carmel de Sens, dans l’Yonne, on en ressort avec de beaux souvenirs en tête et une caisse de bières dans le coffre. Cinq euros la bouteille de 75 cl. Prix raisonnable. L’achat n’est bien entendu pas obligatoire (même si le subtil breuvage est vraiment à conseiller) mais puisqu’il s’agit d’une bonne action… Le carmel de Sens (Bourgogne), vaste cloître d’un demi-hectare fondé en 1625, rencontre en effet des difficultés, d’ordre matériel précisons d’emblée, la vocation demeurant intacte. Pas comme la toiture qui par endroits fait peine à voir. 
Pas non plus comme les façades lépreuses qui nécessitent un ravalement urgent. Mais ça coûte cher, très cher.

Sœurs sourire

Les sept religieuses du couvent vivent de silence et de prières et ont fait vœu de pauvreté. Pas de bas de laine bien remplis, encore moins de volumineux comptes en banque. «Nous sommes indépendantes et autonomes, nous n’attendons donc rien de l’archevêché. Les temps sont durs, l’accès aux soins, par exemple, était jadis gratuit, maintenant il faut payer les cotisations sociales», confie sœur Thérèse, 49 ans, la prieure, c’est-à-dire la responsable de la communauté élue pour trois ans, dont le mandat est renouvelable deux fois.

Elles cultivent leur jardin, ont légumes et fruits, poules, coq et œufs, mangent frugalement à leur faim mais la tuile qui leur est tombée dessus sous forme de décrépitude avancée les a poussées à réfléchir à un plan de financement. Certes sœur Marie-Alain, 74 ans, ancienne tapissière aux Gobelins à Paris, convertie à l’âge de 50 ans, fait des travaux de couture et ramène un pécule. Certes sœur Marie-Pierre, 91 ans dont 70 ans de carmel, gère l’hôtellerie (pension complète à 40 euros pour des gens de passage comme les familles des carmélites ou autres laïques éprouvant un besoin de retraite) mais cela ne suffit pas. «Notre comptable nous a dit que nous allions droit dans le mur mais nous croyons à la providence et sommes optimistes», sourit sœur Thérèse.

Idée mousseuse

D’où son idée mousseuse de se lancer dans le commerce de la bière qui s’annonce lucratif. Pour preuve: l’autre dimanche après les vêpres, 23 fidèles sont repartis avec une bouteille. Le rythme soutenu des ventes est jugé encourageant. La prieure a longtemps vécu «dans le monde». Elle fut pendant huit ans infirmière à Chêne-Bougeries, à Genève, avant de rejoindre le carmel en 1998 et s’adonner à la contemplation. «En soignant on soulage quelques personnes, en priant on touche le monde entier», justifie-t-elle.

Patrice Beau nous a proposé de fabriquer avec lui une bière. Mais, par éthique et parce que nous menons une vie monastique, nous n’osions pas nous lancer. C’est de l’alcool après tout!

A Sens, en qualité de prieure, elle demeure en contact avec l’extérieur (faire les courses, approcher les administrations, visiter les bienfaiteurs) et c’est ainsi qu’elle a rencontré l’an passé Patrice Beau, brasseur de son métier, patron de la société Larché à Sens. Sœur Thérèse raconte: «Nous lui avions acheté un fût de bière à l’occasion du jubilé d’une sœur et nous avions sympathisé avec lui. Il était au courant de nos problèmes de sous. Il nous a proposé de fabriquer avec lui une bière. Mais, par éthique et parce que nous menons une vie monastique, nous n’osions pas nous lancer. C’est de l’alcool après tout! Il a répondu: mais vous ne ferez rien sinon la vendre, c’est nous qui la brasserons». Elle contacte Monseigneur Hervé Giraud, archevêque de Sens-Auxerre, afin de 
lui faire part de son dilemme. 
«Il est aussi professeur en théologie morale, qui mieux que lui 
pour nous éclairer?» interroge 
la prieure. Monseigneur qui n’ignore pas que la rénovation de ce patrimoine qu’est le carmel de Sens est une nécessité donne son consentement.

Elles peaufinent, suggèrent, testent des agrumes, des épices, cherchent une saveur douce, généreuse, chrétienne.

A partir de ce moment-là, tout va très vite. Nouvelle rencontre avec Patrice Beau et une séance de dégustation a lieu à l’hôtellerie du cloître. Les nonnes goûtent ensemble et font ce qu’elles appellent des chapitres, autrement dit une votation. «Nous sommes démocrates», rappelle sœur Thérèse. Elles peaufinent, suggèrent, testent des agrumes, des épices, cherchent une saveur douce, généreuse, chrétienne. Une mousse à la fraise est essayée mais elles trouvent cela «infecte». Les novices zythologues (c’est le nom savant de celui ou celle qui élabore de la bière) tombent assez vite d’accord sur les ingrédients.

Bonne pour la digestion

Fin août, une bière ambrée est brassée, délicatement houblonnée, au miel d’Yonne, à la robe caramel. Une blonde la rejoint vite, de belle rondeur, à la coriandre et aux zestes d’agrume (cette dernière est exquise). Les religieuses les ont baptisées L’Alpargate qui, en Espagne, est le nom des sandales en toile ou les chaussures du pauvre, que portent traditionnellement les carmélites. Les étiquettes sont très réussies: sur la première on reconnaît en version peinture le cloître de Sens, sur la seconde une religieuse souriante baigne dans un halo de lumière divine et ses espadrilles scintillent. Toutes deux ont été réalisées gracieusement par un graphiste local tandis que Patrice Beau a baissé au minimum ses marges de bénéfice. «Ils veulent gagner un coin de paradis», rigole sœur Thérèse.

En tout, 1500 bouteilles ont déjà été produites. Outre au monastère, L’Alpargate est en vente chez le brasseur, à l’hypermarché Leclerc de Sens et dans les commerces d’artisanat monastique. Le prix, pour rappel, est de 5 euros. «Dans les abbayes, les canettes sont à 4 euros, nous sommes donc nettement moins chers» soutient la sœur. Pourquoi des bouteilles de 75 cl? «Parce qu’elles invitent à une consommation familiale et conviviale», répond la sœur. En boivent-elles? «Oui de temps en temps car la levure est un bon remède contre les troubles digestifs» argue-t-elle. Une visite du cloître a confirmé que l’Alpargate était en effet très raisonnablement consommée entre les murs.

Hosties low cost

Cette même visite a permis de découvrir l’autre grande activité du carmel, à savoir la fabrication d’hosties qui fut longtemps la grande source de revenus des religieuses de Sens (un million fabriquées par an, à base de farine et d’eau). Mais les églises sont aux trois quarts vides et le regroupement des paroisses a tari le marché. «En plus, les économes des diocèses qui sont de plus en plus des laïques les achètent en Italie, il existe une industrie low cost de l’hostie», regrette sœur Thérèse.

La jeune carmélite Marie continue cependant à assurer deux fournées d’hosties par semaine. Elles sont cuites, coupées, triées, emballées sur place et le facteur récupère les colis qui sont envoyés par voie postale. Les rognures d’hostie très appréciées par le bétail sont données aux éleveurs de la région. L’accueil fut chaleureux à l’image de Jade, une chienne Beagle qui ne quitte pas sœur Thérèse d’une sandale, ravie de faire la fête à des visiteurs «ce qui n’arrive pas tous les jours, surtout des hommes». Un téléviseur à écran plat trône dans une pièce mais il ne sert qu’à visionner des DVD. «Il arrive cependant qu’on regarde une chaîne quand une actualité l’impose comme les attentats du 11 septembre à New York». Le récent assassinat près de Rouen d’un curé dans son église a bouleversé les sœurs. «Le sang des martyrs est la semence des chrétiens», récite sœur Thérèse.

Vie monacale

Cette vie en vase clos est-elle pesante? «Elle est au contraire joyeuse, nous savons nous amuser, monter par exemple des pièces de théâtre que l’on joue entre nous. Il peut y avoir des tensions alors on en parle. On ne laisse jamais le soleil se coucher sur une querelle.» Soixante postulantes carmélites qui ont six années de réflexion avant de prononcer ou non leurs vœux sont recensées dans les 80 monastères français. C’est peu. L’une d’entre elles a rejoint le couvent de Sens. Voilà pourquoi le père Sigismond, qui y célèbre des messes, aime à dire et à redire avec malice que l’effectif total du carmel est de six et demi et non sept nonnes. Ce qui de lassitude fait lever les sourcils de la nonagénaire sœur Marie-Pierre.

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