«Sa force provient d'une lacune, il ne sait pas tricher», disait de lui Marcel Aymé. Icône de la France cinématographique de l'après-guerre, Bourvil était sans aucun doute sincère dans la posture de dadais naïf qui a fait son succès sur petit et grand écran. Un Corniaud plus vrai que nature auquel il faut pourtant opposer l'immonde Thénardier des Misérables, le meurtrier du Miroir à deux faces ou le sombre commissaire du Cercle Rouge. Esquissée par Mocky, Melville ou Cayatte, cette silhouette double – annoncée par le pseudonyme «bourg» – «ville» – trouve une nouvelle évidence avec Bourvil c'était bien, coffret de trois albums et soixante chansons publié récemment par EMI.

Avec 53 films en 20 ans de carrière, dont La Traversée de Paris, Le Jour le plus long ou La grande Vadrouille, André Raimbourg s'est imposé comme l'un des acteurs les plus populaires de la francophonie. Le fait est connu et indiscutable. Mais Bourvil fut aussi un chanteur étonnamment prolixe. Pas par parenthèse ni coquetterie, mais pour répondre à une propension qui le taraudait depuis l'enfance.

Après l'harmonica, la mandoline, l'accordéon et le cornet à piston souvent réquisitionnés pour animer les fêtes de l'école en pays de Caux, Bourvil devance la conscription et s'engage comme trompette dans la fanfare du 24e régiment d'infanterie de Paris. Il a 20 ans et en attendant des jours plus cléments, il aligne quelques radioscrochets et écume les guinguettes. L'après-guerre lui offrira son premier contrat d'artiste: avec son ami l'accordéoniste Etienne Lorin, il accompagne la prestation d'une femme à barbe… Débuts peu glorieux, suivis en mai 1946 par les premiers 78 tours de Bourvil chanteur, sur lesquels «Timichiné la pou pou» et «Houpetta la bella», fredaines pseudo-exotiques qui collent tragiquement au (mauvais) goût de l'époque, côtoient «Les Crayons». Parodie plus vraie que nature des chansons réalistes qui monopolisent les ondes de l'O.R.T.F., le titre devient vite un «hit». Bourvil fréquente Ray Ventura, Vincent Scotto, Ouvrard et Piaf. Et ses premiers rôles en tant qu'acteur ne l'empêcheront pas de persévérer. Dans une veine gentiment absurde de comique troupier, Bourvil peaufine son style en forçant les hésitations et le côté traînant de sa voix. L'opérette La route fleurie qui reste sept ans à l'affiche lui offre une première consécration. Georges Guétary qui tient le rôle du jeune premier ne peut que constater: «Faut-il qu'il soit génial pour faire croire au public qu'il est bête!»

Sur des textes qu'il soigne lui-même, Bourvil enchaîne par la suite une ribambelle de valses, rumbas, twists, tangos, sketches, opérettes et autres chansons tendres. Jeux de mots, calembours et saynètes anodines forment le corps de ce répertoire bonhomme, qui ne doit surtout pas heurter cette France convalescente de l'après-guerre qui érige les humbles en créateurs adulés. Ses origines paysannes, le certificat d'études, l'apprentissage sur le tas, la réussite par le travail et un physique peu gratifiant: tout concorde à faire de Bourvil le modèle de millions de Français, qui finiront bientôt par ne plus voir que cette façade benoîte.

«Le gars qui se croit capable de tout faire et qui rate tout ce qu'il fait, mais qui est content et qui s'en vante. Et qui s'attaque à tous les genres dans le domaine artistique, que ce soit spirituel, dramatique, lyrique, avec une inconscience d'amateur. C'était ça mon personnage», résumait à l'époque Bourvil. Pour contourner l'intransigeance des foules, qu'il ne prendra jamais le risque de décevoir, le Normand dose avec une infinie parcimonie les infidélités à sa casquette de nigaud. Ainsi lorsqu'il entonne la très tendre «Ballade Irlandaise» – dont le refrain, «Un oranger/Sur le sol irlandais/Jamais on ne le verra» est depuis devenu classique –, «La Tendresse», «Ma p'tite chanson», «Vieux Frère», «C'était bien» – que Jean-Louis Murat s'est réappropriée récemment – ou encore «Les Girafes», sur un texte de Michel Berger. Autant de titres qui n'ont pas grand-chose à voir avec les effets «chansonnier de fin de banquet» de «La Tactique du gendarme» ou du «Clair de lune à Maubeuge». Pas plus d'ailleurs que l'insolite «Ça», parodie du fameux «Je t'aime moi non plus», gravé en compagnie de Jacqueline Maillan pour le seul plaisir de se faire plaisir, et qu'ils chantaient encore ensemble quelques mois seulement avant que la maladie de Kahler n'achève de détruire le squelette du comique. Comme si seule la mort pouvait excuser que Bourvil puisse outrager de la sorte un personnage qu'il s'était épuisé à façonner selon le goût des autres.

Bourvil: C'était bien (3 CD/EMI)