Au tournant, il y avait donc elle. Une fille et des aveux en spirale. Au Poche à Genève, elle vous parle d’une photo qui la terrasse, elle est insatiable. Sur l’image en question, une femme aux cheveux courts, taille fillette dans un pantalon de G.I. Dans sa main, une laisse. Au bout de la laisse, un homme nu, barbe noire, couché de côté, qui ravale des larmes, qui n’a plus de larmes à vrai dire. Au bord de l’auteur français Claudine Galea est traversé par cette folie-là, sévice qu’on n’ose pas imaginer ordinaire, un jour d’avril 2004, dans la prison d’Abu Graib à Bagdad. Un soldat anéantit un prisonnier irakien. Pas besoin de spéculer sur le reste, le pire est sous vos yeux. Mais le trouble du monologue, sa beauté aussi, dans la mise en scène de Michèle Pralong, tient à autre chose: à une façon d’avancer, justement, sur la lame d’un désir difficile à nommer.


Au tournant, il y a donc elle, l’actrice Jeanne De Mont. C’est elle qui délivre la langue de Claudine Galea, qui laisse tomber les mots qui bordent l’abjection de la photo d’Abu Graib, ces mots qui en sont l’onde de choc. Guidée par Michèle Pralong, codirectrice naguère du Grü à Genève, critique dramatique dans une première vie, elle syncope la confession, en caresse la violence contenue, en soigne le tranchant implacable.


Comment respecter la visée de Claudine Galea, cette parole qui gravite, comme un lasso, autour d’un négatif? Michèle Pralong et la scénographe Sylvie Kleiber optent à juste titre pour l’obscurité. Vous êtes dans la nuit et elle ne vous quittera pas. Le théâtre est une chambre noire. Dans les plis de ces ténèbres, la voix de Jeanne De Mont est une torche, bleutée, elle éclaire, elle ne réchauffe pas. Que dit-elle? Le scandale d’une attirance. La poussée d’un désir qui en entraîne d’autres. L’image d’Abu Graib est un déclencheur.


Ecoutez-la, elle évoque la femme soldat: «Je suis au bout de la laisse./Je suis celle qui tient la laisse./Je suis celle qui se tait et qui tient la laisse.» Plus loin, il y a cette effusion, toujours à propos de la tortionnaire: «il suffit de la regarder le regard s’accommode le regard voit ce qu’il y a à voir une fille jeune svelte une fille-garçon rien d’une caricature rien d’une laideur rien d’une exécutrice…» Cette fille est une effigie, elle appelle d’autres apparitions, elle ressuscite la présence d’une amante adorée. Elle est le désir même, inqualifiable, sa face a-morale, sa virulence enfantine. Claudine Galea, qui se réclame volontiers de Marguerite Duras et de William Fauklkner, retrace ce chemin d’épines où rôde une mère gifleuse. Elle écrit: «Je tire mon plaisir au bout des lignes de ma laisse.» Jeanne De Mont vous fait face à présent et c’est comme une délivrance: la possibilité d’une nouvelle laisse.

«Au bord», Genève, Théâtre de Poche, jusqu’au 7 février; rens. 022/310 37 59; http://poche---gve.ch