Ils sont tous agglutinés autour du piano. Ils regardent Cédric Pescia démonter les vis et les boulons piégés dans les cordes de l’instrument à l’issue de son concert, vendredi soir au festival Cully Classique. Le pianiste lausannois jouait les Sonates et Interludes de John Cage. Un voyage hypnotique, entre transe et fulgurances.

Composés dans les années 1940, les Sonates et Interludes n’ont pas perdu une once de leur modernité. Cette œuvre pour piano préparé nécessite tout un attirail, vis, boulons, œuf de couturière, que l’on introduit dans l’instrument pour imiter un ensemble de percussions. Elle prend un relief particulier à la Tour Vagabonde, réplique d’un théâtre élisabéthain en bois, construit pour la durée du festival au bord du lac. On se laisse griser par la poésie si étrange de John Cage. Il y a là tout un orchestre de percussions orientales et occidentales, gamelan, tambour grave, luth cristallin. Cédric Pescia cisèle les motifs rythmiques avec précision tout en jouant sur l’élasticité du temps musical. On vit cette musique comme une douce transe, happé dans une autre dimension.

Dimanche, le pianiste norvégien Hakon Austbø empoignait les Vingt Regards sur l’enfant Jésus de Messiaen – autre œuvre magistrale des années 1940. Les formules rythmiques répétitives (quoique sans cesse modifiées) et l’emprunt à des musiques orientales font écho au monde de Cage, mais ici, tout est plus grand. Le pianiste sature l’espace de sons parfois à la limite du supportable, dans des grands éclats f ortissississimo (ffff). Ailleurs, la musique se fait calme et candide – presque naïve. Un long périple magistralement mené par Hakon Austbø, même s’il ne tient pas compte de l’espace confiné du Temple de Cully. Perlant de sueur, le pianiste arrive au bout de ces deux heures exténué, comme si l’amour de Dieu impliquait ce dépassement de soi. La trentaine d’auditeurs a survécu à une expérience puissante, hors normes.