Le conflit dure depuis bientôt cinq ans. Il s’est étendu autour du globe: Monaco, Singapour, Paris, New York. Les procédures s’éternisent. C’est pour mettre fin à ce marasme que Dmitri Rybolovlev semble déterminé à donner un tour qu’il espère décisif à son combat contre Yves Bouvier. En 2003, il avait chargé ce Genevois de lui créer une collection de tableaux de maîtres. Une décennie plus tard, il l’a accusé de lui avoir surfacturé ces 38 chefs-d’œuvre afin de s’enrichir de plus de 1 milliard de francs.

Les avocats genevois du Russe ont déposé auprès du Ministère public, le 16 octobre dernier, une plainte pénale complémentaire à celle de mars 2017. Près de 400 pages qui détaillent le comportement d’Yves Bouvier, coupable, selon eux, d’escroquerie par métier, d’abus de confiance et de gestion déloyale.

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Me Sandrine Giroud et Me Marc Henzelin ont déployé de gros moyens pour analyser la comptabilité d’une myriade de sociétés détenues par Yves Bouvier, saisie notamment au cours de la procédure genevoise menée par le premier procureur, Yves Bertossa, qui avait entendu le Genevois le 8 février 2018 en qualité de prévenu. La décision d’une cour new-yorkaise, en juin dernier, a également permis de verser au dossier la correspondance entre le marchand d’art et la maison de vente aux enchères Sotheby’s.

Acte I, la confiance

Ce travail fait ressortir un premier élément nouveau. Yves Bouvier a prétendu être intervenu pour la toute première fois auprès de Dmitri Rybolovlev après que ce dernier eut acheté un tableau de Chagall à un tiers qui tardait à fournir le certificat d’authenticité. Nous sommes en 2003 et Le Grand Cirque, la toile en question, est entreposé aux Ports francs de Genève. Yves Bouvier dirige une société de transport d’œuvres d’art très active dans ce lieu. Il est présent lors de la visite du Russe, résident genevois venu admirer son tableau. C’est leur première rencontre. Le Genevois se propose «d’activer ses relations» dans le monde de l’art pour fournir le certificat manquant. Il en profite pour assurer à une amie du couple Rybolovlev, marraine de leur fille et qui sert d’interprète (le Russe ne parle ni anglais ni français), qu’il est disposé à aider Dmitri Rybolovlev dans ses futurs investissements. Le certificat apparaît quelques jours plus tard, attestant du bon réseau d’Yves Bouvier.

Selon Me Giroud et Me Henzelin, le Genevois était apparemment un bénéficiaire de cette transaction inaugurale: la société Finatrading, qui a vendu le Chagall, aurait un lien avec Yves Bouvier. Les avocats soulignent en effet qu’il était le directeur de Finatrading et que MEI Invest, le principal véhicule financier d’Yves Bouvier, a versé 19 millions d’euros entre 2011 et 2014 à Finatrading. Cette scène initiale pourrait avoir eu pour but de créer un climat de confiance qui permettra à Yves Bouvier d’agir frauduleusement par la suite.

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Le Genevois a toujours mis en avant le risque économique pris en achetant des chefs-d’œuvre à son compte afin de les proposer au Russe. Dans une majorité des cas détaillés dans la plainte complémentaire, le Genevois attend pourtant le versement du Russe pour payer la toile, qu’il n’acquiert donc pas avec ses deniers. Prenons La Sœur de l’artiste, un Picasso peint en 1899. Dmitri Rybolovlev fait parvenir à MEI Invest 37,5 millions d’euros, le 29 avril 2008. Le 5 mai, MEI Invest transfère 20 millions d’euros à Privatgest B, précédent détenteur. Idem avec Joueur de flûte et femme nue, du même artiste: 25 millions d’euros virés, le 12 octobre 2010, à MEI Invest. Deux jours plus tard, cette dernière en reverse 3,5 à Olivier Thomas Art Consultant. La défense d’Yves Bouvier maintient que si le Russe avait fait défaut sur un achat, le Genevois restait engagé auprès de son propre vendeur et donc exposé à des dommages et intérêts.

Schéma de l’escroquerie

La plainte retrace le chemin suivi par les plus-values qu’Yves Bouvier tirait de la revente des toiles. Ces sommes ont alimenté des sociétés visiblement éloignées du but pour lequel l’argent lui avait été confié. L’utilisation des sommes versées à des fins autres que la stricte acquisition du tableau entre dans le schéma de l’escroquerie, considèrent Me Giroud et Me Henzelin. Sur ce point, on connaît l’argument du Genevois: il agissait comme indépendant, la plus-value lui appartenait donc.

Les acheteurs fictifs ou les rocambolesques négociations qu’il disait mener et qu’il inventait parfois afin de presser le Russe? Un boniment commercial auquel se livre tout vendeur, selon Yves Bouvier. Cette comédie n’en reste pas moins stupéfiante à découvrir. Fin février 2009, il avertit l’homme de confiance de Dmitri Rybolovlev qu’il pense que Le Baiser, un Toulouse-Lautrec de 1892, sera prochainement sur le marché. «S’il le souhaite, je peux travailler dessus», avertit-il. En août de cette même année, il écrit: «Je vais maîtriser le propriétaire et le faire patienter.» On sait aujourd’hui qu’il avait acquis cette toile le 3 septembre 2008 déjà, soit bien avant d’engager ce bavardage.

«Une plainte, c’est comme la cuisine»

En déposant cette plainte complémentaire, Me Giroud et Me Henzelin sont déterminés à aller jusqu’au bout. Pour eux, ce conflit est «l’histoire d’une trahison». Celle d’un homme, Yves Bouvier, que Dmitri Rybolovev s’était attaché comme un mandataire rétribué mais aussi comme un ami. «Un nuage de fumée a été créé dans la presse, analysent les avocats. Yves Bouvier passe pour un sympathique filou local, dont l’astuce lui a permis de gagner des millions à l’insu d’un milliardaire russe. En réalité, dès le début, il a agi contre l’intérêt de notre client et dans le but de s’enrichir personnellement, en organisant des conditions qui rendaient impossible pour notre mandant de vérifier les prix payés.»

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«Nous n’avons pas été notifiés par le premier procureur Yves Bertossa de cette plainte qui ferait près de 400 pages, assure Me David Bitton, avocat d’Yves Bouvier. Nous avons la conviction que celle-ci n’est qu’une synthèse des autres actions judiciaires qui ont soit été perdues par Monsieur Rybolovlev et ses sociétés, soit se sont retournées contre lui ou son avocate. Une plainte, c’est comme la cuisine, si elle est réchauffée et trop lourde, elle est indigeste. C’est sans doute la raison pour laquelle les assaillants de Monsieur Yves Bouvier préfèrent à nouveau faire son procès par voie de presse plutôt que de laisser les juges faire leur travail.»

Sur un autre flanc judiciaire, une décision portant sur l’entier du volet monégasque est attendue pour décembre. Là, d’autres conseils de Dmitri Rybolovlev ont multiplié les erreurs qui menacent de faire annuler des pans entiers de la procédure.

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